Alban Pelloutier, Psychologue clinicien et superviseur
23 août 2026 · 11 min de lecture
Bore-out au travail : leçons cliniques d'un cas d'ennui
Le cabinet reçoit, depuis quelques années, une patientèle qu'on n'y attendait pas. Surdiplômés, souvent cadres ou jeunes actifs, ils ne consultent pas pour une surcharge. Ils consultent parce que le temps ne passe plus.

Bore-out au travail: leçons cliniques d'un cas d'ennui
Une étude publiée en 2025 par Will Oriente a chiffré le phénomène: 76 % des salariés français déclarent avoir un travail ennuyeux. Quand la santé mentale devient grande cause nationale en 2025, il est temps de regarder cette donnée en face. Le bore-out n'est pas un caprice de privilégié, ni une stratégie d'évitement. C'est une pathologie de la vacuité, un effondrement psychique par sous-charge. Et elle laisse des traces.
La genèse clinique du bore-out: au-delà du mythe de la paresse
Le vocable a été forgé en 2007 par les consultants suisses Philippe Rothlin et Peter Werder dans Diagnose Boreout. Ce n'était pas un coup de communication. C'était une tentative de nommer ce que tout le monde voyait sans vouloir le regarder: un état d'épuisement professionnel qui ne résulte pas d'un excès de demande, mais d'un défaut de stimulation. Là où le burn-out consume par le trop, le bore-out ronge par le manque.
Le malentendu persiste, et nous le constatons en consultation. Trop de patients arrivent avec la conviction intime qu'ils ne sont pas faits pour le travail, ou qu'ils exagèrent. Le regard social les renvoie à leur chance d'avoir un emploi, comme si l'emploi était en soi thérapeutique. C'est une absurdité clinique. Le travail vide n'est pas un repos. C'est un leurre d'occupation, et le psychisme s'y use autant que dans une surcharge mal gérée.
Ce que nous observons souvent, c'est un mécanisme de clivage: la personne sépare ce qu'elle sait intellectuellement — je m'ennuie, je souffre — de ce qu'elle s'autorise à ressentir: j'ai le droit de souffrir. Elle se dédouble, se dédouane de sa propre plainte. Ce clivage est typique du bore-out: la honte précède le symptôme et l'empêche de se dire. Le patient met souvent des années à consulter, non pas par ignorance, mais par inhibition. Il a intégré que sa souffrance n'était pas légitime.
Nous devons aussi distinguer le bore-out de la simple flemme ponctuelle. La flemme suppose un choix, même inconscient, et disparaît dès qu'une stimulation réapparaît. Le bore-out se distingue par sa persistance: le malaise tend à s'installer dans une tonalité de fond qui résiste aux changements de contexte. Certains patients rapportent un soulagement temporaire pendant les congés ou lors d'un projet personnel stimulant, mais l'ennui professionnel revient dès la reprise, parfois avec une intensité accrue. D'autres décrivent un malaise qui ne cède pas, quelle que soit l'activité. Cette variabilité clinique est importante: elle nous rappelle que le bore-out n'est pas un bloc monolithique, mais un spectre de présentations. Seul un entretien clinique approfondi permet d'en évaluer la sévérité et la structure.
Le bore-out n'est pas l'absence de travail. C'est l'absence prolongée de sens accordé au travail, suffisante pour désorganiser l'appareil psychique.
Symptomatologie: quand l'ennui devient une souffrance psychique
Vous reconnaissez peut-être certains de ces tableaux. Non pas parce que vous les avez lus dans un magazine de développement personnel, mais parce que vous les vivez. Distinguer l'ennui passager d'un syndrome installé est notre première tâche clinique, et elle n'a rien d'évident.
Les signes psychologiques se répètent avec une régularité frappante d'un patient à l'autre:
- Fatigue psychique chronique, qui ne cède pas au repos, ni aux vacances.
- Démotivation diffuse, indifférence aux missions comme aux évolutions de carrière proposées.
- Anxiété de fond, parfois flottante, parfois envahissante, sans objet clairement identifiable.
- Perte d'estime de soi, sentiment d'être en trop ou illégitime à sa propre place.
- Culpabilité active, presque continue — la honte de s'ennuyer alors que d'autres cherchent un emploi.
- Surinvestissement compensatoire dans la sphère privée, qui ne comble pas le vide professionnel.
Ce qui frappe en cabinet, c'est la chronologie. L'ennui survient avant les symptômes, mais le patient consulte après. Entre les deux, il y a souvent des années de banalisation, une adaptation silencieuse, puis un effondrement.
La distinction avec la dépression est parfois délicate, et c'est un point que nous devons aborder avec prudence. Les deux partagent des symptômes communs — fatigue, perte de motivation, retrait, culpabilité — et il n'est pas rare qu'un patient présente les deux simultanément. Ce que nous pouvons observer cliniquement, c'est que certains patients dont le malaise est étroitement lié à la sous-stimulation professionnelle voient leurs symptômes s'atténuer lorsque le contexte de travail change. Mais ce n'est pas systématique: d'autres continuent de souffrir même après avoir quitté le poste en cause, ce qui suggère que les mécanismes en jeu sont plus profonds que la seule situation professionnelle. Inversement, certains patients diagnostiqués comme dépressifs s'améliorent significativement quand leur environnement de travail est modifié. La frontière entre bore-out et dépression n'est pas une ligne nette; c'est une zone clinique qui exige un bilan attentif, prenant en compte l'histoire du patient, la temporalité des symptômes, et la réponse aux changements contextuels. Nous ne pouvons pas, en conscience, tracer une règle universelle. Ce que nous pouvons faire, c'est poser les bonnes questions au bon moment.
Les répercussions somatiques: l'impact du vide sur le corps
Vous seriez surpris de voir à quel point le corps paie la note de l'ennui prolongé. L'INRS documente un risque d'accidents cardiovasculaires deux à trois fois plus élevé chez les salariés en bore-out. Ce n'est pas une métaphore: le stress chronique de l'inactivité subie use l'organisme comme une charge réelle, mesurable, observable.
Les tableaux cliniques les plus fréquents en cabinet prennent une forme assez stéréotypée:
| Manifestation somatique | Description clinique observée |
|---|---|
| Troubles du sommeil | Insomnies d'endormissement, réveils nocturnes vers 3-4 h du matin, sommeil non réparateur |
| Céphalées de tension | Douleurs en casque, nuque et crâne en fin de journée, sensibles aux antalgiques classiques |
| Fatigue persistante | Asthénie ne répondant pas au repos weekend ni aux congés |
| Troubles digestifs | Ballonnements, colopathies fonctionnelles, reflux, parfois syndrome de l'intestin irritable |
| Douleurs musculo-squelettiques | Nuque, trapèzes, lombaires, liées à la posture statique prolongée et à la crispation |
Le paradoxe apparent — comment peut-on être épuisé sans avoir travaillé? — disparaît dès qu'on accepte la définition opérationnelle du stress. Le stress n'est pas la charge. C'est l'incapacité à mobiliser une réponse adaptée à une situation perçue comme incohérente. L'organisme, faute de stimulation cohérente, se met en état d'alerte permanent. Il s'épuise à ne rien faire. C'est contre-intuitif, et c'est pourtant ce que les patients décrivent: une fatigue de fin de journée aussi intense que s'ils avaient fourni un effort intellectuel soutenu. Le corps, lui, n'a pas accès au sens. Il encode la situation comme une menace et mobilise les mêmes réponses que face à un danger.
Ce mécanisme explique aussi pourquoi les symptômes somatiques du bore-out ressemblent trait pour trait à ceux du burn-out. Le corps ne fait pas la différence entre trop et trop peu. Il enregistre l'incohérence, l'absence de réponse adaptée, et il s'épuise. C'est pourquoi le diagnostic ne peut pas se fier aux seules manifestations corporelles: il faut interroger le contexte, la charge perçue, et surtout le sens que le sujet attribue à ce qu'il fait.
La prévalence générationnelle: pourquoi les jeunes actifs sont-ils plus exposés?
Les chiffres sont sans appel. Une étude Protime / KU Leuven publiée en 2024 montre que 59 % des 18-34 ans déclarent s'ennuyer au travail, contre 31 % chez les plus de 55 ans. L'écart est considérable, et il ne s'explique pas par la prétendue paresse de la jeunesse, contrairement à ce qu'on entend encore trop souvent.
Ce que nous voyons en consultation, c'est un désajustement massif entre les attentes et la réalité. Les jeunes actifs arrivent sur le marché du travail avec des promesses implicites: mobilité, sens, projets, apprentissage continu, feed-back régulier. Ils trouvent souvent des postes figés, des tâches répétitives, des organisations qui ne savent pas quoi faire de leur énergie. La sous-stimulation n'est pas un choix; c'est une inadéquation structurelle entre un sujet en demande de croissance et un poste conçu pour l'exécution.
Le baromètre Ignition Program (2024-2025) indique que 53 à 54 % des salariés français se déclarent en situation de souffrance psychologique au travail. Ce chiffre agrège des situations hétérogènes, mais il dessine un socle: la souffrance psychique au travail n'est plus l'exception clinique isolée. Elle devient une norme statistique dans certaines tranches d'âge et certains secteurs.
Quelques estimations issues des travaux initiaux de Rothlin évoquent une prévalence du bore-out autour de 30 % chez les travailleurs, contre 10 % pour le burn-out. Ces chiffres datent de 2007 et n'ont pas été actualisés par une étude épidémiologique officielle à l'échelle nationale. Ils doivent être lus comme un ordre de grandeur, pas comme une mesure clinique précise. Il n'existe pas, à ce jour, de tableau de maladie professionnelle spécifique au bore-out en France, et pas davantage de registre national exhaustif qui le distingue du burn-out. Toute affirmation chiffrée plus précise relèverait de la spéculation.
S'ennuyer au travail à vingt-cinq ans, ce n'est pas un caprice générationnel. C'est souvent le premier signal clinique qu'un contrat implicite entre soi et l'organisation est rompu.
Approches thérapeutiques: reconstruire le sens et modifier les schémas cognitifs
Nous disposons aujourd'hui d'outils pour évaluer spécifiquement l'ennui professionnel. La Dutch Boredom Scale, développée par Reijseger et ses collègues en 2013, est un questionnaire validé scientifiquement qui permet de distinguer l'ennui au travail du burn-out et de l'engagement. C'est un outil précieux en pratique, parce qu'il sort le patient du flou diagnostique et lui confirme que sa souffrance a un nom, une structure, des critères observables. Cette reconnaissance a souvent, à elle seule, un effet thérapeutique: elle casse la honte.
Sur le plan thérapeutique, deux approches dominent la littérature clinique actuelle:
- La thérapie cognitivo-comportementale (TCC), qui cible les schémas de culpabilité et de honte, ainsi que les croyances figées sur la valeur professionnelle. Le travail consiste à identifier les cognitions automatiques — je suis un imposteur, je n'ai pas le droit de me plaindre, les autres se débrouillent donc moi aussi — et à les soumettre à l'épreuve des faits.
- La thérapie interpersonnelle (TIP), qui travaille sur les relations au travail, les conflits de rôle, la capacité à demander de la stimulation, à poser des limites, à négocier son périmètre d'action.
L'alliance thérapeutique est ici plus déterminante qu'ailleurs. Beaucoup de patients arrivent avec l'idée profondément installée que consulter pour de l'ennui, c'est exagérer, c'est ne pas être à la hauteur. Notre premier travail clinique consiste à les décharger de cette honte. Nous ne leur disons pas qu'ils ont raison de souffrir. Nous leur disons que leur souffrance est recevable, qu'elle a une cohérence, et qu'elle mérite d'être prise au sérieux. Ce déplacement est souvent la première étape de la sortie du bore-out.
Puis vient le travail de fond: reconstruire, avec eux, ce qui a du sens dans leur trajectoire. Parfois, cela passe par une reconversion. Souvent, par une redéfinition du poste, une renégociation des missions, un repositionnement dans l'organisation. Parfois, par un constat plus radical: cet environnement précis n'est pas le bon, et il faut en partir. La thérapie n'a pas pour fonction de maintenir le patient dans un poste qui le détruit; elle a pour fonction de l'aider à discerner ce qui, dans sa situation, est tenable et ce qui ne l'est pas.
Ce que nous ne faisons jamais, en revanche, c'est promettre une résolution rapide. Le bore-out est une pathologie du temps long. Il s'est installé en mois, parfois en années, par strates successives. Il se défait aussi lentement. Et il exige du patient qu'il accepte de considérer que sa souffrance est légitime — ce qui, pour beaucoup, est la première étape, et la plus difficile.
Le bore-out ne se guérit pas par un changement d'état d'esprit, et les injonctions à positiver ou à lâcher prise n'ont pas leur place en consultation. Ce qui le déplace, c'est d'abord la reconnaissance clinique du syndrome, puis un travail patient sur les mécanismes de défense qui le maintenaient invisible. Nous voyons revenir des patients, un an plus tard, transformés. Non pas parce qu'ils ont trouvé le job de leurs rêves, mais parce qu'ils ont cessé de se traiter comme des paresseux coupables d'avoir vu clair dans leur propre malaise.