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Comprendre la psychothérapie et l'accompagnement à Paris

Une chronique de Alban Pelloutier

Alban Pelloutier, Psychologue clinicien et superviseur

21 août 2026 · 20 min de lecture

Cadeaux de patients : pourquoi je refuse de les accepter

Un patient entre dans le cabinet. Il pose sur la table basse un paquet soigneusement emballé: du chocolat, une bouteille de vin, parfois un livre ou un objet fabriqué de ses mains. Le geste paraît anodin. Parfois attendrissant. Souvent embarrassant.

Cadeaux de patients : pourquoi je refuse de les accepter

Cadeaux de patients: pourquoi je refuse de les accepter

Et pourtant, dans ce moment précis où le cadeau change de mains, quelque chose de fondamental se joue dans la dynamique thérapeutique.

Le cadeau n'est jamais seulement l'objet offert. Il peut être une manière de remercier, de réparer, de séduire, de tester les limites ou de rendre la relation plus réciproque. Il peut aussi être une façon de donner une forme concrète à des affects que le patient ne parvient pas encore à mettre en mots. C'est précisément pour cette raison qu'il mérite mieux qu'une réponse automatique.

Ma position, que je sais plus stricte que celle de certains confrères, est sans ambiguïté: je refuse les cadeaux de patients. Non par rigidité. Non par froideur. Mais parce que chaque cadeau accepté dans l'espace thérapeutique peut modifier le cadre et introduire une donnée relationnelle que nous n'avons pas le droit de traiter comme insignifiante.

Le cadeau comme objet du transfert: une lecture psychanalytique

En psychologie clinique d'inspiration psychanalytique, le transfert désigne le processus par lequel le patient déplace sur le thérapeute des affects, des désirs et des attentes qui se sont constitués dans d'autres relations importantes. Le thérapeute peut ainsi devenir, dans la vie psychique du patient, une figure associée à un parent, à un conjoint, à une autorité, à un juge ou à une personne dont il espère enfin obtenir la reconnaissance.

Le transfert n'est pas un accident de parcours ni un effet secondaire du traitement. Il fait partie du matériau même de la psychothérapie. Il donne accès à la manière dont le patient investit les liens, attend quelque chose de l'autre, se protège de la déception ou tente de rendre la relation plus prévisible.

Le cadeau s'inscrit facilement dans cette dynamique. Lorsqu'un patient offre quelque chose, il ne donne pas nécessairement un simple objet. Il peut chercher à acheter la bienveillance du thérapeute, à se rendre indispensable, à obtenir une place particulière, à éprouver la solidité des limites ou à exprimer une gratitude qui recouvre une demande encore difficile à formuler.

Il peut aussi tenter de transformer la relation thérapeutique en relation de réciprocité. Or la psychothérapie repose sur une dissymétrie assumée: le patient vient parler de lui, le thérapeute met ses compétences et son attention au service du travail clinique. Cette dissymétrie n'est pas une inégalité de dignité. Elle constitue le cadre dans lequel chacun sait ce qu'il fait et ce qu'il peut attendre de l'autre.

Le cadeau peut brouiller cette organisation. Le patient peut avoir le sentiment qu'il doit donner quelque chose pour être apprécié, conserver sa place ou recevoir davantage d'attention. Le thérapeute, de son côté, peut se sentir touché, redevable, valorisé ou contraint de maintenir une relation devenue plus chaleureuse. Ces mouvements sont parfois discrets. Ils n'en sont pas moins cliniquement actifs.

Accepter sans analyser, c'est ratifier un mouvement que nous n'avons pas décrypté. C'est répondre à la lettre en ignorant l'esprit. Le geste peut alors renforcer un mécanisme de défense: la séduction, la complaisance, l'évitement de la parole, la tentative de transformer le thérapeute en figure aimante ou le besoin de remplacer une demande affective par une transaction concrète.

Cela ne signifie pas que chaque cadeau révèle un conflit massif ou une intention cachée. La psychanalyse n'est pas une machine à soupçonner. Elle invite plutôt à ne pas réduire trop vite le geste à sa seule apparence sociale.

Le cadeau en thérapie n'est pas un objet neutre: c'est un message relationnel qui demande d'abord à être entendu.

Ce que le cadeau peut venir dire

Il n'existe pas une signification unique du cadeau. Le même objet peut prendre des sens très différents selon l'histoire du patient, le moment de la thérapie et la manière dont il est offert.

Un cadeau peut correspondre:

  • à une gratitude simple, éprouvée après une période de travail difficile;
  • à une tentative de réparer une absence, un retard ou une rupture de séance;
  • à une recherche de reconnaissance, lorsque le patient veut être assuré qu'il compte pour le thérapeute;
  • à une mise à l'épreuve du cadre, surtout si le patient observe attentivement la réaction du professionnel;
  • à une demande de traitement privilégié ou à la peur de perdre la relation;
  • à une difficulté à recevoir sans rendre immédiatement quelque chose en échange;
  • à une manière de déplacer vers l'objet une parole qui serait plus exposée si elle était directement formulée.

La question clinique n'est donc pas seulement: « Que vaut ce cadeau? » Elle est aussi: à quel moment apparaît-il? Que s'est-il passé dans les séances précédentes? Le patient l'offre-t-il avec gêne, fierté, précipitation ou insistance? Peut-il entendre un refus? Que devient la relation lorsque le thérapeute ne prend pas l'objet?

Ces questions ne servent pas à fabriquer une interprétation brillante. Elles permettent de rester attentif à ce qui se joue entre les deux personnes. Un cadeau peut être accepté matériellement puis travaillé psychiquement. Mais dès lors que le thérapeute le conserve, il devient aussi un élément concret de la relation. Il ne relève plus seulement de la parole et de l'élaboration.

La frontière entre geste symbolique et conflit d'intérêts

On m'objectera qu'un chocolat offert à Noël n'est pas une enveloppe glissée sous la table. L'objection est légitime. Tous les cadeaux ne portent pas la même charge symbolique ni le même risque. Un geste ponctuel, de faible valeur, associé à un événement précis, ne produit pas les mêmes effets qu'un objet coûteux, personnalisé, répété ou donné dans un moment de grande dépendance.

Il serait donc excessif de prétendre que la valeur marchande suffit à décider du sens clinique. Un objet peu coûteux peut être fortement investi par le patient. À l'inverse, un cadeau matériellement plus important peut relever d'une habitude culturelle ou familiale sans intention consciente de négocier la relation. Le prix n'est pas un instrument de mesure du transfert.

Mais cette nuance ne conduit pas à considérer que tout est acceptable. Elle impose au contraire davantage de prudence. Nous ne sommes pas en position de juger la valeur symbolique d'un cadeau depuis notre seule grille de lecture. C'est celle du patient qui compte, et nous n'en connaissons souvent qu'une partie.

Du point de vue déontologique, l'acceptation d'un avantage matériel ou financier en plus de la rémunération habituelle peut créer un conflit d'intérêts. Elle peut menacer l'indépendance clinique du thérapeute ou donner au patient le sentiment qu'une dette s'est installée. Même lorsque personne ne formule de demande explicite, une attente de traitement différencié peut apparaître.

Le professionnel qui accepte un cadeau se retrouve alors dans une position paradoxale. Il doit continuer à exercer son jugement avec la même rigueur, alors qu'une dimension nouvelle — celle du don, de la dette et de la réciprocité — s'est superposée à l'alliance thérapeutique. Ce déplacement peut rester sans conséquence visible. Il peut aussi influencer subtilement la manière de répondre, de relancer, de poser une limite ou d'aborder un sujet conflictuel.

Une grille simple peut aider à ne pas décider uniquement sous l'effet de la surprise ou de l'émotion:

DimensionGeste ponctuel à faible enjeu apparentCadeau présentant un risque clinique
FréquenceExceptionnelle, liée à un contexte identifiableRépétée, ritualisée ou de plus en plus fréquente
Valeur subjectivePrésentée comme une attention simpleFortement investie, personnalisée ou difficile à refuser
Moment de la thérapieAprès une étape repérable, parfois en fin de suiviAprès une crise, une idéalisation ou une menace de rupture
Réaction au refusDéception possible, mais compatible avec le dialogueColère, culpabilité, insistance, retrait ou chantage affectif
Attente supposéeAucun avantage particulier identifiableFaveur, disponibilité accrue, exception ou reconnaissance
Effet sur le cadrePeut être élaboré sans modifier les règlesIntroduit une dette ou rend les limites plus difficiles à tenir

Cette grille n'est pas un protocole automatique. Elle ne permet pas de classer les patients ni de trancher à leur place. Elle rappelle seulement que la différence entre un geste anodin et un acte fortement transférentiel ne se mesure pas à la valeur marchande de l'objet. Elle se mesure à ce que le cadeau fait à la relation.

La question du conflit d'intérêts ne concerne pas uniquement les cadeaux manifestement intéressés. Elle concerne aussi les situations dans lesquelles le thérapeute commence à se sentir choisi, privilégié ou particulièrement apprécié. Un cadeau peut flatter le professionnel. Il peut réveiller son besoin d'être reconnu ou aimé. Cette dimension n'est pas honteuse; elle devient problématique lorsqu'elle n'est pas reconnue et qu'elle infléchit la pratique.

Le cadre déontologique: protéger l'indépendance du thérapeute

Le Code de déontologie des psychologues, actualisé le 5 juin 2021 par vingt et une organisations professionnelles réunies au sein du CERéDéPsy, pose des principes relatifs à l'intégrité, à la responsabilité, au respect de la personne et à l'indépendance professionnelle. Le texte ne fournit pas une réponse mécanique à chaque situation de cadeau. Il invite plutôt à penser les conditions dans lesquelles le psychologue exerce son jugement.

L'absence de mention détaillée de chaque type de présent ne doit pas être comprise comme une autorisation générale. En matière de déontologie, le professionnel doit apprécier les conséquences de ses actes sur la liberté du patient, la qualité du cadre et son propre discernement. Un cadeau accepté ne devient pas problématique uniquement lorsqu'il est cher ou accompagné d'une demande explicite. Il peut le devenir parce qu'il modifie la position de chacun.

Ce principe n'est pas une contrainte administrative. C'est une protection, pour le patient comme pour le thérapeute.

Pour le patient d'abord, parce que le cadre thérapeutique lui offre un espace où il n'a pas à plaire, à séduire, à récompenser ni à mériter l'attention. Il paie les séances selon les modalités convenues. En dehors de cela, sa parole n'a pas à être compensée par un geste matériel. Le refus d'un cadeau peut rendre cette distinction visible: la relation n'est pas fondée sur ce que le patient apporte au thérapeute, mais sur le travail qui se construit à partir de ce qu'il vient déposer dans la séance.

Pour le thérapeute ensuite, parce que l'acceptation crée une zone grise. La gratitude, la gêne ou le plaisir d'être reconnu peuvent influencer la posture professionnelle sans que le praticien s'en rende compte. Il peut se montrer plus indulgent, hésiter davantage à confronter une contradiction ou vouloir préserver une relation devenue gratifiante. L'enjeu n'est pas de soupçonner une corruption consciente. Il est de reconnaître que l'indépendance clinique se fragilise parfois par de petits déplacements.

La déontologie protège également le patient contre une confusion des rôles. Le psychologue n'est ni un ami, ni un membre de la famille, ni un partenaire commercial. La relation thérapeutique peut être chaleureuse, humaine et profondément engagée sans devenir réciproque au sens ordinaire du terme. Cette distinction est parfois difficile à maintenir, notamment avec les patients qui ont connu des relations marquées par l'abandon, la dette ou l'obligation de donner pour recevoir.

La neutralité thérapeutique n'est pas de la froideur: c'est la condition d'un espace où le patient peut penser librement sans avoir à acheter sa place.

Le cadre n'est pas une punition

Il arrive qu'un patient vive la règle comme une preuve de distance ou de désintérêt. Si le thérapeute refuse sans explication, le patient peut entendre qu'il a fait quelque chose de déplacé, qu'il a été trop affectueux ou qu'il doit désormais contrôler ses émotions. Le cadre risque alors de prendre une tonalité punitive.

Ce n'est pas le cadre qui produit cette blessure, mais la manière dont il est posé. Une limite peut être ferme sans être humiliante. Elle peut reconnaître la valeur affective du geste tout en refusant son inscription matérielle dans la relation.

La différence est importante. Refuser le cadeau ne signifie pas refuser ce qu'il exprime. Le thérapeute peut accueillir la gratitude, la tendresse, la fierté ou le besoin de réparation contenus dans le geste, puis proposer que ces éléments soient travaillés dans la séance plutôt que conservés sous la forme d'un objet.

Risques juridiques et vulnérabilité: l'abus de faiblesse en question

Le terrain juridique exige une formulation particulièrement précise. Il ne suffit pas de dire qu'un patient est vulnérable pour en déduire l'existence d'une sujétion psychologique au sens pénal. La vulnérabilité clinique et la qualification juridique ne se confondent pas.

L'article 223-15-2 du Code pénal concerne l'abus frauduleux de l'état d'ignorance ou de la situation de faiblesse d'une personne. Le texte vise notamment les situations dans lesquelles une personne est conduite à un acte ou à une abstention gravement préjudiciable sous l'effet d'une vulnérabilité exploitée. L'appréciation dépend des circonstances concrètes et des éléments retenus dans la procédure. Elle ne découle pas automatiquement du seul fait qu'une psychothérapie existe.

Un patient peut être en souffrance, dépendre temporairement du soutien thérapeutique ou traverser une période de grande fragilité sans se trouver, pour cette seule raison, en état de sujétion psychologique au sens pénal. À l'inverse, une situation de dépendance peut devenir préoccupante lorsqu'elle s'accompagne d'une emprise, d'une exploitation, de pressions ou d'avantages indus.

Cette distinction est essentielle. La clinique travaille avec des notions comme la vulnérabilité, la dépendance, l'idéalisation, l'attachement et le transfert. Le droit utilise ses propres catégories, qui répondent à des conditions et à une appréciation des faits. Passer directement de la première à la seconde revient à transformer une réalité clinique complexe en accusation juridique automatique.

Le cadeau, pris isolément, ne constitue donc pas un abus de faiblesse. Une boîte de chocolats ne suffit pas à caractériser une infraction. Le risque apparaît dans l'ensemble des circonstances: nature du cadeau, fréquence, valeur, insistance, réaction du patient, contrepartie demandée ou suggérée, évolution des limites professionnelles et éventuelle exploitation de la relation.

Il faut également corriger une idée souvent avancée trop rapidement: en cas de litige, la charge de la preuve ne repose pas automatiquement sur le thérapeute du seul fait de sa position professionnelle. Les règles de preuve dépendent de la nature de la procédure, des faits poursuivis et du cadre juridictionnel concerné. Le professionnel doit pouvoir expliquer sa pratique et documenter ses décisions, mais cela ne signifie pas qu'il lui appartiendrait toujours, par principe, de démontrer qu'aucun abus n'a eu lieu.

Cette précision ne diminue pas la responsabilité du praticien. Elle la rend plus juste. Le thérapeute exerce dans une relation asymétrique et doit prendre des précautions proportionnées à cette asymétrie. Il ne peut pas se retrancher derrière ses bonnes intentions. En revanche, il ne doit pas non plus être présenté comme juridiquement coupable dès qu'un patient offre un présent.

Voici les points que tout clinicien devrait garder à l'esprit:

1. La vulnérabilité clinique n'est pas automatiquement une sujétion psychologique pénale. La souffrance, le besoin d'aide ou l'attachement au thérapeute ne suffisent pas, à eux seuls, à établir une qualification juridique.

2. Le cadeau doit être replacé dans son contexte. Sa nature, sa fréquence, sa valeur subjective, le moment du suivi et la réaction au refus importent davantage qu'une règle fondée uniquement sur le prix.

3. L'exploitation suppose davantage qu'une simple réception. Elle renvoie à l'usage abusif d'une situation de faiblesse, à une emprise ou à un avantage obtenu dans des conditions préjudiciables.

4. La preuve n'est pas automatiquement inversée. Le thérapeute doit pouvoir rendre compte de sa conduite, mais il n'existe pas une règle générale selon laquelle il devrait toujours prouver l'absence de tout abus.

5. La supervision reste une protection clinique. Parler d'un cadeau, de l'envie de l'accepter ou du malaise suscité par un refus permet de repérer les mouvements contre-transférentiels.

6. La traçabilité doit rester mesurée. Une note professionnelle, factuelle et respectueuse peut mentionner qu'un cadeau a été proposé, refusé et repris dans le travail clinique. Elle ne doit pas transformer le dossier en procès-verbal accusateur ni attribuer au patient une intention qui n'a pas été établie.

La prudence juridique ne doit pas contaminer toute la relation. Si chaque geste devient la preuve potentielle d'un danger, le thérapeute risque de ne plus voir le patient mais uniquement le risque qu'il représente. Ce serait une autre manière de perdre le cadre.

Gérer le refus sans rompre l'alliance thérapeutique

La partie la plus délicate n'est pas toujours de décider de refuser. C'est de refuser sans blesser, sans dramatiser et sans transformer un geste en faute morale.

Un patient qui offre un cadeau met souvent quelque chose de lui-même dans ce geste. Il peut y avoir de la reconnaissance, de la pudeur, une tentative de réparation ou la peur de ne pas être suffisamment important. Le refuser brutalement risque d'être entendu comme un rejet, précisément dans une relation où les expériences de rejet peuvent déjà occuper une place centrale.

La manière compte autant que la décision. Dans ma pratique, je m'appuie sur plusieurs mouvements, qui ne sont pas une formule toute faite mais une manière de tenir ensemble l'accueil et la limite.

Accueillir l'intention sans prendre l'objet

Le premier temps consiste à reconnaître que le geste a une valeur pour le patient. Il ne s'agit pas de faire comme si rien ne s'était passé ni de repousser immédiatement l'objet avec embarras. Le thérapeute peut montrer qu'il a perçu l'effort, la gratitude ou l'affection qui accompagnent le cadeau, sans pour autant accepter le présent lui-même.

Cette reconnaissance désamorce souvent la dimension de rejet. Le patient comprend que son geste n'est pas ignoré, même si l'objet ne reste pas dans le cabinet. La distinction entre l'intention et l'objet devient alors possible: l'intention peut être entendue, l'objet peut être refusé.

Expliquer le cadre plutôt que parler de ses préférences

Le refus gagne à être formulé en termes de cadre thérapeutique. Dire que l'on n'aime pas recevoir de cadeaux rend la décision personnelle et laisse entendre qu'une autre personne, avec d'autres goûts, pourrait les accepter. Dire que le travail exige de ne pas ajouter de dette matérielle à la relation replace la décision dans une exigence professionnelle.

Le patient n'est pas renvoyé à une maladresse individuelle. Il est informé d'une règle qui protège l'espace de travail. Cette règle peut être expliquée simplement: le thérapeute souhaite que la relation reste centrée sur ce qui est vécu et dit en séance, sans contre-don matériel.

Ouvrir la possibilité d'une élaboration

Le cadeau est un matériel clinique, mais cela ne signifie pas qu'il faille l'interpréter immédiatement. Il est possible de demander ce qui a conduit le patient à choisir cet objet, ce qu'il espérait transmettre ou ce qu'il ressent au moment où le thérapeute le refuse. Le rythme dépend du patient et de la solidité de l'alliance.

Une question trop insistante pourrait transformer l'accueil en interrogatoire. Une interprétation trop rapide pourrait être vécue comme une accusation: le patient serait supposé vouloir acheter le thérapeute, le séduire ou le manipuler. Il convient de laisser ouvertes plusieurs significations et de partir de l'expérience du patient plutôt que d'imposer une lecture.

Le refus peut alors devenir une occasion d'explorer une question plus large: est-il difficile pour le patient de recevoir sans rendre? Se sent-il obligé de remercier par un geste concret? Craint-il que la relation disparaisse s'il ne donne rien? A-t-il l'habitude de vérifier l'attachement de l'autre en franchissant une limite? Rien de cela ne doit être présumé. Tout peut être abordé si le patient l'amène et si le cadre le permet.

Ne pas culpabiliser

Le cadeau n'est pas une faute. Le patient n'a pas nécessairement enfreint une règle qu'il connaissait. Il a peut-être simplement suivi une habitude culturelle, familiale ou personnelle. Le thérapeute doit pouvoir poser une limite sans produire de honte inutile.

Cela vaut particulièrement pour les personnes qui ont déjà été confrontées à des relations dans lesquelles leurs gestes affectueux étaient taxés de manipulation ou de séduction. Un refus humiliant confirmerait qu'elles ne peuvent pas exprimer leur gratitude sans être suspectées.

La limite n'a pas besoin d'être accompagnée d'une leçon. Elle peut être claire, calme et suffisamment brève. Le travail clinique consistera ensuite à entendre ce que cette limite provoque.

Que faire de l'objet?

La réponse pratique dépend de l'objet et de la situation. Pour un objet facilement repris, le patient peut le rapporter avec lui. Pour une production réalisée dans le cadre d'un travail avec un enfant ou dans une médiation thérapeutique, la question peut être plus nuancée: l'objet fait alors partie du processus clinique et non d'un présent destiné à récompenser le professionnel.

Dans tous les cas, le thérapeute doit éviter de négocier au dernier moment sous l'effet de la gêne. Accepter parce que le patient insiste, parce que le refus semble pénible ou parce que l'objet serait dommage de perdre envoie un message différent de celui qui était initialement souhaité. Si une exception est envisagée, elle doit pouvoir être pensée, argumentée et discutée en supervision.

Les cadeaux d'une valeur importante, l'argent, les avantages commerciaux, les invitations personnelles ou les présents répétés appellent une prudence accrue. Ils peuvent rendre le refus plus nécessaire et justifier une reprise explicite du cadre. Si la situation révèle une pression, une emprise ou une demande de contrepartie, elle doit être traitée comme un problème clinique et professionnel à part entière, et non comme une simple question de politesse.

Refuser le cadeau, recevoir la parole

Je sais que cette position divise. Certains confrères acceptent les gestes symboliques sans y voir de difficulté, en considérant que le contexte, la valeur modeste ou la transparence de l'intention suffisent à préserver le cadre. Je ne doute pas de leur intégrité. La question n'est pas de distribuer des certificats de bonne pratique entre professionnels.

Je défends une autre ligne parce que je connais le pouvoir des petits déplacements. Une relation thérapeutique ne se fragilise pas uniquement par des transgressions spectaculaires. Elle peut aussi se modifier par une série de détails jamais nommés: un cadeau gardé dans un tiroir, une faveur accordée, une disponibilité élargie, une limite assouplie pour ne pas décevoir. Pris séparément, chacun de ces gestes paraît négligeable. Ensemble, ils peuvent installer une dette symbolique et rendre plus difficile le travail de séparation, de frustration ou d'autonomie.

Refuser un cadeau, ce n'est pas dire non au patient. C'est refuser que la relation se déplace vers une logique de dette. C'est reconnaître que la gratitude, l'attachement et l'émotion peuvent être accueillis sans être convertis en objet. C'est aussi accepter que le patient puisse être déçu, contrarié ou blessé par la limite, puis continuer à travailler avec cette expérience.

Dans la relation d'aide, le thérapeute n'a pas à être récompensé pour écouter. Il n'a pas à devenir la personne préférée du patient. Il doit pouvoir rester suffisamment libre pour entendre ce qui dérange, poser une limite, soutenir une séparation et ne pas répondre à la demande affective par une gratification personnelle.

Le cadeau peut être repris par le patient. Son sens, lui, peut rester dans la séance. C'est là que je souhaite le recevoir: dans la parole, dans l'élaboration et dans le travail clinique.

Questions fréquentes

Pourquoi un thérapeute refuse-t-il les cadeaux de ses patients ?
Parce qu’un cadeau peut modifier le cadre thérapeutique, créer une dette symbolique ou faire naître une attente de traitement privilégié. Le refus vise à préserver l’indépendance clinique et une relation centrée sur le travail en séance.
Que peut signifier un cadeau offert par un patient ?
Il peut exprimer une gratitude simple, une recherche de reconnaissance, une tentative de réparation, une mise à l’épreuve du cadre ou une difficulté à recevoir sans donner en retour. Sa signification dépend de l’histoire du patient, du moment de la thérapie et de la manière dont il est offert.
Un psychologue a-t-il toujours l’interdiction d’accepter un cadeau ?
Le texte ne présente pas de réponse automatique pour chaque type de présent. Il souligne toutefois qu’un cadeau accepté peut introduire une dette, un conflit d’intérêts ou une modification de la position professionnelle, même lorsqu’il est peu coûteux.
Un cadeau de patient constitue-t-il un abus de faiblesse ?
Non, un cadeau pris isolément ne suffit pas à caractériser un abus de faiblesse. Le risque doit être apprécié selon l’ensemble des circonstances, notamment la nature et la fréquence du cadeau, l’insistance, les pressions, l’emprise et l’existence éventuelle d’une contrepartie.
Comment refuser un cadeau de patient sans rompre l’alliance thérapeutique ?
Le thérapeute peut reconnaître la valeur affective du geste tout en refusant l’objet, expliquer que cette limite protège le cadre et proposer d’explorer ce que le cadeau exprime. Le refus doit rester clair, calme et dépourvu de culpabilisation.

Alban Pelloutier