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Comprendre la psychothérapie et l'accompagnement à Paris

Une chronique de Alban Pelloutier

Alban Pelloutier, Psychologue clinicien et superviseur

20 août 2026 · 20 min de lecture

Double absence : le nouveau mal-être des expatriés

Dans nos cabinets, une même situation revient avec une régularité que nous avons cessé de considérer comme une coïncidence.

Double absence : le nouveau mal-être des expatriés

Double absence: le nouveau mal-être des expatriés

Un sujet qui ne se sent nulle part

Une patiente ou un patient s’installe, raconte son expatriation de manière parfaitement cohérente: le visa obtenu sans difficulté, le logement trouvé avant l’arrivée, l’école des enfants organisée, le poste qui commence à la date prévue. Tout semble en place. Puis, au fil de l’entretien, apparaît une sensation plus difficile à formuler: celle de ne plus se sentir vraiment présent à sa propre vie.

Ce n’est pas nécessairement une dépression. Il n’y a pas toujours de tristesse manifeste, de troubles du sommeil ou de perte d’appétit. La personne continue à travailler, à s’occuper de ses enfants, à entretenir des relations sociales. Elle peut même donner l’image d’une adaptation réussie. Pourtant, quelque chose s’est retiré. Les émotions sont moins accessibles, les décisions paraissent mécaniques, les liens restent à distance. Le quotidien est assuré, mais il n’est plus tout à fait habité.

C’est dans cet espace que la notion de double absence devient utile. Elle ne désigne pas un diagnostic médical ni une catégorie psychopathologique officielle. Elle vient de la sociologie et permet de penser une expérience de mobilité: être absent de son pays d’origine tout en ne se sentant pas pleinement inscrit dans le pays d’accueil. La psychologie interculturelle et la clinique transculturelle peuvent s’en saisir pour comprendre la souffrance qui accompagne cette position, sans réduire chaque parcours d’expatriation à un trouble.

Le sociologue Abdelmalek Sayad (1933-1998) a développé ce concept dans son ouvrage posthume La Double Absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, publié en 1999. Il y décrivait la situation de l’émigré comme une double rupture: physiquement absent de sa terre d’origine, il reste aussi socialement et symboliquement inachevé dans le pays d’installation. Le concept ne se limite donc pas à la nostalgie. Il met en lumière une position instable, faite d’appartenances incomplètes, de regards contradictoires et de pertes parfois difficiles à reconnaître.

En consultation, cette notion constitue un repère de compréhension. Elle aide à entendre ce que les mots « adaptation », « intégration » ou « retour » ne suffisent pas toujours à dire. Elle ne remplace ni une évaluation clinique ni un diagnostic lorsque ceux-ci sont nécessaires. Elle donne plutôt un langage à une expérience souvent vécue dans la confusion.

L’errance psychique: quand le sujet n’est plus nulle part

Ce que nous observons chez certaines personnes en mobilité internationale ressemble moins à une crise spectaculaire qu’à une érosion progressive du sentiment de continuité. La personne est physiquement présente, mais elle se sent émotionnellement en retrait. Elle accomplit ce qu’il faut accomplir, répond aux attentes, tient son rôle professionnel ou familial. En arrière-plan persiste cependant une impression d’irréalité, comme si la vie actuelle appartenait à quelqu’un d’autre.

Il ne s’agit pas toujours d’un épisode dépressif caractérisé. Il peut s’agir d’une tonalité dépressive discrète, d’une fatigue identitaire, d’une perte d’élan ou d’une difficulté à éprouver du plaisir. Ces signes peuvent rester longtemps inaperçus, précisément parce qu’ils sont recouverts par la performance et par le récit socialement attendu de l’expatriation. La réussite visible devient parfois une manière de ne pas rencontrer le malaise.

Plusieurs mouvements psychiques peuvent alors se combiner:

1. Le surinvestissement de l’image de réussite.

La personne consacre une énergie considérable à son travail, à sa vie sociale ou à la mise en scène d’une expérience positive. Il ne s’agit pas toujours de vanité. Cette réussite peut servir de protection contre la honte, la peur d’avoir fait le mauvais choix ou la crainte de décevoir les proches restés au pays.

2. L’évitement du pays d’origine.

Certains réduisent les appels, repoussent les visites ou évitent les nouvelles familiales. D’autres idéalisent le passé au point de ne plus pouvoir regarder ce qui a changé. Dans les deux cas, le contact avec le pays quitté peut réactiver une douleur trop peu élaborée.

3. Le désinvestissement du pays d’accueil.

La personne n’ose pas s’engager pleinement parce qu’elle se considère comme temporairement installée. Elle ne noue pas de liens durables, ne se projette pas dans le quartier ou dans la langue locale, et conserve l’idée qu’une nouvelle mutation rendrait tout investissement inutile. Elle vit dans un entre-deux, parfois matériellement confortable mais psychiquement précaire.

4. La division des appartenances.

Une partie de soi reste tournée vers la famille, la langue et les codes du pays d’origine, tandis qu’une autre tente de s’adapter aux règles du présent. Cette coexistence n’est pas pathologique en elle-même. Elle peut même devenir une richesse. Elle devient coûteuse lorsque les deux dimensions ne peuvent pas dialoguer et que chacune est vécue comme une trahison de l’autre.

5. La suspension des décisions.

Le sujet remet à plus tard les choix importants: rester, repartir, revenir, changer de travail, inscrire les enfants dans la durée. Cette suspension peut donner une impression de liberté, mais elle finit parfois par produire une vie sans direction claire.

La consultation arrive souvent après un événement qui rend cette organisation impossible à maintenir: épuisement professionnel, attaque de panique, conflit conjugal, symptôme somatique ou difficulté avec un enfant. Le motif initial n’est pas toujours présenté comme une souffrance liée à l’expatriation. Il peut être question de sommeil, de travail ou de couple, alors que le déplacement international constitue l’arrière-plan de toute la situation.

La double absence n’est pas un manque de courage. C’est une position d’entre-deux qui peut empêcher le sujet de s’inscrire pleinement là où il se trouve, sans lui permettre pour autant de revenir simplement à ce qu’il a quitté.

Parler d’errance psychique ne signifie pas que l’expatrié serait incapable de s’adapter. Cela signifie que l’adaptation extérieure ne suffit pas toujours à produire un sentiment intérieur de continuité. On peut maîtriser les démarches administratives, parler la langue, connaître les transports et avoir un cercle d’amis tout en se sentant encore sans lieu psychique.

Le poids des deuils symboliques dans la mobilité internationale

L’expatriation est souvent présentée comme une aventure: ouverture au monde, progression professionnelle, découverte d’une autre culture. Ces dimensions existent. Elles ne doivent toutefois pas faire disparaître ce que la mobilité exige de perdre, de transformer ou de laisser en suspens.

Le premier deuil concerne le quotidien. Ce sont les habitudes qui ne paraissaient pas importantes avant le départ: le café du coin, les visages familiers, la manière de faire les courses, les plaisanteries comprises sans explication, les sons d’une rue, la disponibilité spontanée des proches. Le pays d’accueil peut être chaleureux, stimulant et accueillant. Il ne remplace pas pour autant le monde ordinaire qui donnait une forme aux journées. Il en propose un autre.

Cette distinction est essentielle. Beaucoup de personnes se reprochent de ne pas être reconnaissantes alors qu’elles apprécient sincèrement leur nouvelle vie. Elles pensent que le confort ou la réussite devraient annuler la perte. Or deux expériences peuvent coexister: être heureux d’une opportunité et souffrir de ce qu’elle a éloigné.

Le deuxième deuil est linguistique. Vivre dans une autre langue ne consiste pas seulement à traduire des mots. L’humour, l’ironie, l’affect, la colère, la séduction, la tendresse et l’implicite ne circulent pas de la même manière d’une langue à l’autre. Même une personne parfaitement bilingue peut avoir le sentiment de ne pas être tout à fait la même lorsqu’elle passe du français au russe, ou du russe au français.

La langue maternelle est aussi liée à la mémoire et à la spontanéité. Dans la langue d’accueil, il faut parfois préparer davantage ses phrases, chercher une nuance, renoncer à une précision ou attendre le moment où le mot juste reviendra. Cette expérience peut fragiliser l’estime de soi. La personne ne se sent pas moins intelligente, mais elle ne peut pas toujours montrer toutes les dimensions de sa pensée avec la même facilité.

Dans une pratique bilingue franco-russe, cette différence apparaît souvent dans le choix même de la langue utilisée en séance. Une personne peut parler français de son travail et passer au russe lorsqu’elle évoque sa mère, son enfance ou une blessure ancienne. Une autre peut préférer le français pour prendre de la distance et le russe pour retrouver une émotion. Il ne s’agit pas d’appliquer une règle générale: la langue devient un indice du rapport à l’expérience, pas un simple outil technique.

Le troisième deuil est familial. Les enfants grandissent loin des grands-parents. Les parents vieillissent sans présence quotidienne. Les événements importants sont vécus par écran interposé, avec des décalages horaires et des conversations qui doivent trouver leur place entre deux agendas. L’expatrié peut porter une culpabilité importante: culpabilité d’être parti, de ne pas être là, de réussir dans un autre pays ou de ne plus partager les préoccupations de ceux qui sont restés.

Cette culpabilité peut également s’inverser. Les proches restés au pays peuvent reprocher, explicitement ou non, la distance et les changements de la personne expatriée. Celle-ci se retrouve alors dans une position délicate: elle voudrait être reconnue dans ce qu’elle est devenue sans donner l’impression de mépriser ce qu’elle était.

Le quatrième deuil est statutaire. Dans son pays d’origine, la personne disposait d’un réseau, d’une réputation, d’un rôle identifiable. Dans le pays d’accueil, elle peut redevenir anonyme. Les diplômes ne sont pas toujours reconnus, les codes professionnels diffèrent, l’humour ne fonctionne pas de la même façon et les relations se construisent lentement. Il faut recommencer, parfois dans une position moins valorisée que celle qui était la sienne auparavant.

Ce déclassement n’est pas toujours matériel. Il peut être symbolique. Un médecin reconnu peut être réduit à son accent ou à la difficulté de faire reconnaître sa formation. Un cadre expérimenté peut avoir le sentiment de devenir débutant. Une personne qui jouait un rôle central dans sa famille peut se retrouver sans place claire dans son nouvel environnement.

Ces deuils ne se résolvent pas simplement par un retour. Ils ne disparaissent pas non plus parce que l’installation se prolonge. Ils demandent à être reconnus, différenciés et mis en récit. Tant qu’ils restent confondus dans une impression générale de malaise, la personne conclut souvent qu’elle est ingrate, instable ou incapable de s’adapter. Les nommer permet de comprendre que la souffrance a une histoire.

Le choc culturel inversé: l’étranger dans son propre pays

Une part importante des difficultés liées à la mobilité apparaît au moment du retour. On parle alors de choc culturel inversé, non pas pour désigner une réaction automatique, mais pour décrire la désorientation qui peut survenir lorsqu’une personne revient dans un environnement qu’elle pensait connaître.

Le retour est souvent investi comme une réparation. On imagine retrouver immédiatement ses repères, ses proches, sa langue et une place familière. Or le pays a changé, les relations ont évolué, et la personne qui revient n’est plus celle qui est partie. Elle retrouve des lieux connus mais ne retrouve pas nécessairement le sentiment d’y appartenir.

L’étrangeté peut être discrète. Elle se manifeste dans une conversation où l’on ne sait plus comment raconter les années passées à l’étranger, dans une difficulté à supporter certaines habitudes que l’on acceptait auparavant, ou dans l’impression que les proches n’ont pas les outils pour comprendre ce que l’expatriation a transformé. Le sujet ne demande pas forcément que son expérience soit admirée. Il cherche souvent à ce qu’elle soit reconnue comme une partie réelle de son histoire.

Sayad avait montré que l’exil ne se limite pas au départ. Le retour peut lui aussi produire une forme d’exil. La personne rentre dans un pays qui ne correspond plus exactement à sa géographie intérieure, et dans une famille qui n’a pas assisté à ses transformations quotidiennes.

Pendant l’expatriationAu retour
Sentiment d’étrangeté dans le pays d’accueilSentiment d’étrangeté dans le pays d’origine
Retour fantasmé comme solutionIdéalisation du pays quitté après le retour
Adaptation visible mais fatigue identitaireDifficulté à retrouver une place familière
Culpabilité d’être partiCulpabilité de ne plus se reconnaître

Plusieurs réactions peuvent alors apparaître:

  • Une impression d’incommunicabilité. La personne ne sait plus comment transmettre ce qu’elle a vécu, et ses proches ne savent pas toujours comment l’écouter. Elle peut avoir le sentiment que son expérience est soit minimisée, soit transformée en récit exotique.
  • Une idéalisation du pays d’accueil. Le lieu quitté devient rétrospectivement plus cohérent, plus libre ou plus vivable qu’il ne l’était réellement. Cette idéalisation protège parfois contre la déception du retour.
  • Un désir de repartir. Le départ peut sembler plus simple que le travail nécessaire pour retrouver une place. Repartir ne signifie pas toujours que l’expatriation précédente était une réussite; cela peut aussi être une façon d’éviter la confrontation avec la double absence.
  • Une intensification de la crise identitaire. La personne ne se reconnaît plus dans les catégories auxquelles elle se rattachait auparavant, sans disposer encore d’une autre manière de se définir.

La difficulté du retour dans l’expatriation est donc rarement un simple problème logistique. Elle touche à la continuité du récit personnel. Qui suis-je lorsque je ne suis plus tout à fait la personne qui est partie, mais que je ne me sens pas davantage devenu quelqu’un d’autre? Où se situe mon chez-moi lorsque chaque lieu est associé à une version différente de moi-même?

Le choc culturel inversé peut aussi concerner les enfants et les adolescents. Ceux qui ont grandi dans plusieurs pays ne vivent pas toujours le retour comme un retour. Le pays présenté comme leur origine peut être celui où ils ont le moins de souvenirs concrets. Ils doivent parfois apprendre des codes familiaux, scolaires ou sociaux que leurs parents considèrent comme évidents. Leur difficulté ne relève pas d’un manque de loyauté. Elle témoigne d’une histoire de mobilité différente.

Le retour n’efface pas l’absence. Il la déplace, et peut l’aggraver lorsque le sujet découvre qu’il doit encore apprendre à habiter le lieu qu’il appelait autrefois chez lui.

Vers une réconciliation identitaire: les enjeux de la thérapie transculturelle

La double absence n’est pas une maladie à diagnostiquer. Elle ne se résout pas non plus par une injonction à s’habituer, à relativiser ou à profiter de la chance d’être parti. Il s’agit d’un concept sociologique et transculturel qui peut aider à comprendre une souffrance, un conflit d’appartenance ou une difficulté de transition. La manière dont cette souffrance se manifeste doit ensuite être évaluée avec précision: anxiété, dépression, épuisement, traumatisme, conflit familial, isolement ou crise existentielle ne demandent pas exactement le même accompagnement.

La première étape du travail thérapeutique est souvent la validation de l’expérience. Beaucoup de personnes expatriées ont entendu qu’elles avaient choisi de partir et qu’elles n’avaient donc pas le droit de se plaindre. Cette réaction de l’entourage transforme un problème complexe en faute personnelle. Elle empêche de penser les ambivalences: on peut avoir choisi la mobilité et la vivre difficilement; aimer son pays d’accueil et regretter son pays d’origine; vouloir rentrer et redouter le retour.

Reconnaître la souffrance ne signifie pas condamner l’expatriation. Cela signifie prendre au sérieux ce qu’elle mobilise. Sans cette reconnaissance, la personne consacre souvent toute son énergie à prouver qu’elle va bien, au lieu de comprendre ce qui lui arrive.

La deuxième étape concerne les deuils. Le but n’est pas de les faire disparaître ni de revenir à une situation antérieure. Il s’agit de pouvoir distinguer ce qui a été perdu: une relation, un statut, une langue, un rythme de vie, une image de soi, une proximité familiale ou une possibilité de retour. Lorsque tout est vécu comme un seul manque indistinct, le sujet ne sait plus sur quoi agir. Lorsque les pertes sont nommées, elles peuvent être élaborées séparément.

La symbolisation joue ici un rôle central. Elle permet de transformer une absence silencieuse en une expérience qui peut être racontée, pensée et partagée. Le récit n’efface pas la douleur, mais il lui donne une place dans l’histoire personnelle. C’est souvent ce qui rend à nouveau possible un choix: rester, repartir, revenir ou construire une organisation plus souple entre plusieurs lieux.

La troisième étape est le travail sur l’identité. L’expatrié peut se sentir écartelé entre deux langues, deux familles, deux systèmes de valeurs et deux manières d’être reconnu. La réponse ne consiste pas forcément à choisir un camp. Elle peut consister à construire une identité composite, capable de supporter les contradictions sans les transformer en conflit permanent.

Cette identité composite n’est pas un compromis fade entre deux cultures. Elle peut contenir des éléments qui ne se ressemblent pas et qui ne doivent pas être fusionnés. La personne peut conserver une relation forte à sa langue maternelle tout en développant un rapport intime à la langue d’accueil. Elle peut transmettre certaines habitudes à ses enfants et en abandonner d’autres. Elle peut appartenir à plusieurs mondes sans être obligée de prouver qu’elle appartient parfaitement à chacun.

La quatrième étape porte sur le retour, réel ou imaginaire. Certains patients veulent rentrer mais se heurtent à des contraintes professionnelles, familiales ou économiques. D’autres peuvent rentrer mais découvrent que le retour ne produit pas la réparation attendue. D’autres encore ne souhaitent pas revenir, tout en restant attachés à l’idée d’un endroit où ils seraient enfin complètement chez eux.

La thérapie peut aider à différencier le désir de retour et le désir d’être soulagé. Parfois, ce que la personne cherche dans le retour n’est pas un pays précis, mais la fin de l’incertitude, la proximité des proches ou la possibilité de parler sans traduire son expérience. Identifier ce besoin permet de ne pas faire porter à une décision géographique une attente impossible à satisfaire entièrement.

La thérapie transculturelle prend en compte ces niveaux à la fois individuels, familiaux, sociaux et culturels. Elle s’intéresse aux représentations de la maladie, de la famille, de la réussite et de la loyauté. Elle observe aussi la manière dont les migrations, les rapports de génération et les changements de langue influencent la relation thérapeutique.

Dans un cadre bilingue franco-russe, cette attention peut être particulièrement importante. Le patient doit pouvoir choisir la langue dans laquelle il se sent le plus précis, mais aussi passer d’une langue à l’autre lorsque l’émotion ou le souvenir l’exige. Le thérapeute ne doit pas supposer qu’un mot possède la même charge affective dans les deux langues. Il doit écouter les silences, les changements de registre, les traductions spontanées et les expressions que le patient refuse de traduire.

Cela ne signifie pas qu’une approche thérapeutique classique serait toujours inadéquate. Une thérapie cognitivo-comportementale, psychodynamique ou systémique peut être pertinente selon la demande et les symptômes. La question n’est pas de choisir une méthode parce qu’elle serait automatiquement « interculturelle », mais de vérifier si le cadre permet de prendre en compte la mobilité, les langues, les appartenances et les pertes qui structurent la situation.

Le thérapeute doit également éviter deux écueils. Le premier consiste à tout expliquer par la culture et à négliger une dépression, un trouble anxieux ou une situation de violence. Le second consiste à traiter la mobilité comme un simple décor biographique, sans entendre ce qu’elle a modifié dans les liens, les repères et l’image de soi. La clinique transculturelle est utile précisément lorsqu’elle maintient ensemble ces deux exigences: ne pas culturaliser abusivement la souffrance et ne pas la décontextualiser.

Le rythme des transitions mérite enfin une attention particulière. Après une mission d’expatriation, une période de latence peut favoriser l’élaboration de ce qui a été vécu avant un nouveau départ. La littérature clinique spécialisée évoque parfois un délai moyen recommandé de cinq à six semaines entre deux missions, afin de laisser au psychisme le temps d’amorcer un travail de symbolisation. Il s’agit d’un repère indicatif, non d’un délai minimal obligatoire ni d’une règle clinique universelle. Les besoins varient selon la durée de la mission, les conditions du départ, l’histoire personnelle, la situation familiale et l’état psychique de la personne.

L’enjeu n’est pas de faire entrer tous les expatriés dans un calendrier standard. Il est de reconnaître qu’un changement de pays ne se termine pas au moment où les valises sont défaites. Le psychisme a besoin de temps pour comprendre ce qui a été quitté, ce qui a été acquis et ce qui reste en suspens.

Ce que la clinique nous enseigne

Nous ne sommes pas des marchands de bien-être. Nous sommes des cliniciens, et notre travail consiste moins à rendre l’expatriation agréable qu’à entendre ce qu’elle produit chez un sujet singulier. La double absence n’est pas un effet de mode ni un diagnostic supplémentaire à coller sur les personnes mobiles. C’est une notion qui permet de penser une expérience sociale et transculturelle, lorsque l’appartenance au pays quitté et l’inscription dans le pays d’accueil ne se recouvrent plus.

L’expatrié n’est pas nécessairement un sujet fragile. Il peut être compétent, autonome, curieux et parfaitement capable de construire sa vie dans plusieurs pays. Mais ces ressources n’annulent pas le coût psychique des transitions. Elles ne protègent pas automatiquement contre le sentiment de déracinement, la solitude, la perte de statut ou la difficulté à retrouver une place après le retour.

La première responsabilité du thérapeute est de ne pas confondre souffrance et échec. Une crise identitaire liée à l’expatriation ne prouve pas que le départ était une erreur. Une difficulté de retour ne signifie pas que la personne a renié ses origines. Un attachement persistant au pays d’accueil ne constitue pas une trahison envers la famille restée au pays.

La seconde responsabilité est de résister à l’injonction au bonheur. Dire à une personne qu’elle a de la chance peut être exact et néanmoins inutile. Elle peut avoir de la chance et souffrir. Elle peut être reconnaissante et épuisée. Elle peut aimer son nouveau pays et ne pas parvenir à y vivre pleinement. La complexité n’est pas un manque de gratitude.

Ce que le travail thérapeutique peut offrir, ce n’est pas la promesse d’une appartenance parfaite. Il peut permettre de reconnaître les différentes versions de soi qui se sont constituées au fil des déplacements, de distinguer les pertes des choix, et de retrouver une continuité là où il n’y avait plus qu’un sentiment de dispersion.

La double absence ne se transforme pas nécessairement en double appartenance harmonieuse. Il faut parfois accepter une identité moins simple, moins stable, mais plus vraie. Le sujet n’a pas toujours à choisir entre ici et là-bas. Il peut construire un espace intérieur où les langues, les souvenirs et les liens ne sont plus obligés de s’exclure.

Le soin commence alors par un geste sobre: donner un nom à ce qui semblait n’en avoir aucun, sans enfermer la personne dans ce nom. À partir de là, l’absence peut devenir une partie de l’histoire, plutôt qu’un lieu où le sujet reste condamné à vivre.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la double absence chez les expatriés ?
La double absence est un concept sociologique développé par Abdelmalek Sayad pour décrire une situation où l’on est absent de son pays d’origine tout en ne se sentant pas pleinement intégré dans le pays d’accueil. Ce n’est ni un diagnostic médical ni une catégorie psychopathologique officielle.
Quels signes peuvent traduire un mal-être lié à l’expatriation ?
Il peut s’agir d’une impression d’irréalité, d’un retrait émotionnel, d’une fatigue identitaire, d’une perte d’élan ou d’une difficulté à éprouver du plaisir. Ces signes peuvent rester discrets et être masqués par une adaptation extérieure réussie.
Pourquoi le retour au pays d’origine peut-il être difficile ?
Le retour ne permet pas toujours de retrouver immédiatement ses repères, car le pays, les relations et la personne qui revient ont changé. Cette désorientation est appelée choc culturel inversé et peut s’accompagner d’une difficulté à retrouver une place familière.
Quels deuils l’expatriation peut-elle provoquer ?
La mobilité internationale peut faire perdre des habitudes quotidiennes, une certaine spontanéité dans la langue, une proximité familiale, un statut social ou une image de soi. Les reconnaître et les différencier aide à comprendre l’origine du malaise.
Comment une thérapie peut-elle aider un expatrié en difficulté ?
Elle peut valider l’expérience, mettre en récit les pertes, travailler les conflits d’appartenance et distinguer le désir de retour du besoin d’être soulagé. Une approche transculturelle prend également en compte les langues, la mobilité, la famille et le contexte social, sans tout expliquer par la culture.

Alban Pelloutier