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Comprendre la psychothérapie et l'accompagnement à Paris

Une chronique de Alban Pelloutier

Alban Pelloutier, Psychologue clinicien et superviseur

20 août 2026 · 20 min de lecture

Changement de langue en thérapie : leçons d'un cas clinique

Le changement de langue en psychothérapie n’est pas un détail de conversation. Chez un patient bilingue ou multilingue, passer du russe au français, du français à l’anglais, ou d’une langue…

Changement de langue en thérapie : leçons d'un cas clinique

Changement de langue en thérapie: leçons d’un cas clinique

Le changement de langue en psychothérapie n’est pas un détail de conversation. Chez un patient bilingue ou multilingue, passer du russe au français, du français à l’anglais, ou d’une langue maternelle à une langue apprise plus tard peut modifier l’accès aux souvenirs, l’intensité des affects et la manière même de se représenter soi-même.

Nous devons donc cesser de traiter le bilinguisme comme une simple compétence linguistique. En clinique, une langue n’est jamais seulement un outil de transmission. Elle organise l’expérience. Elle contient des souvenirs, des interdits, des identifications, des loyautés familiales. Elle peut rapprocher le patient d’un vécu traumatique. Elle peut aussi lui permettre de ne pas être immédiatement submergé par ce vécu.

Le changement de langue en psychothérapie ne produit pas mécaniquement un effet bénéfique. Il ne constitue pas non plus une fuite pathologique par définition. Il faut l’observer. À quel moment survient-il? Sur quel mot? Après quelle question? Avec quelle modification du ton, du rythme, du regard ou de la posture? C’est dans cette articulation entre langue et mouvement psychique que se situe le travail clinique.

La langue maternelle comme socle des émotions archaïques

La langue maternelle est souvent associée aux premières expériences relationnelles. Elle est celle des soins, des ordres, des disputes, des berceuses, des humiliations parfois. Elle porte les premières formes de reconnaissance et de menace. Avant même que le sujet puisse réfléchir à son identité, cette langue a déjà participé à la structurer.

Cela ne signifie pas que toute émotion profonde ne pourrait être exprimée qu’en langue maternelle. Cette idée, séduisante parce qu’elle paraît intuitive, est cliniquement trop pauvre. Elle enferme le patient dans une opposition simpliste: la langue maternelle serait authentique, la langue seconde artificielle. Or les patients bilingues ne vivent pas leurs langues comme deux versions plus ou moins réussies d’un même instrument. Chaque langue peut activer des positions psychiques différentes.

En séance, vous pouvez parler français avec une précision remarquable et pourtant ne pas parvenir à nommer une colère qui surgit spontanément en russe. Vous pouvez raconter un événement familial en anglais avec un calme presque administratif, puis retrouver dans votre langue d’enfance un mot qui réintroduit brutalement la honte, la peur ou la dépendance. Ce décalage n’est pas une incohérence. Il constitue une donnée clinique.

La langue maternelle peut rapprocher le patient des représentations autobiographiques les plus anciennes. Elle peut aussi réactiver la place occupée dans la famille: enfant obéissant, enfant porte-parole, enfant médiateur, enfant chargé de traduire les institutions aux parents. Dans les parcours migratoires, cette fonction de traduction n’est pas secondaire. Elle peut exposer très tôt l’enfant à des responsabilités qui excèdent sa position familiale.

Il faut donc écouter ce que la langue fait au récit, et pas seulement ce que le récit dit. Une phrase qui devient plus courte. Un verbe qui passe au présent. Un terme qui reste intraduisible. Une insulte qui ne peut être prononcée que dans une langue précise. Ces éléments ne sont pas des ornements du discours. Ils indiquent parfois la manière dont l’affect se rapproche ou se tient à distance.

Une langue ne traduit pas seulement une pensée. Elle peut modifier la distance entre le sujet et ce qu’il éprouve.

Le bilinguisme et le psychisme: deux langues, plusieurs positions du sujet

Les recherches cliniques et psycholinguistiques ont montré que l’expression de soi et la spontanéité peuvent varier selon la langue utilisée. Les travaux de Krapf dans les années 1950, puis ceux de Javier et de Mohavedi, ont notamment décrit les changements de code linguistique chez les patients bilingues confrontés à des expériences émotionnellement intenses.

Le terme de code-switching désigne ce basculement d’une langue à l’autre. Il peut être interphrastique: le patient commence une phrase dans une langue et poursuit dans une autre. Il peut être intraphrastique: un mot ou un segment seulement change de langue. Dans les deux cas, la modification peut être volontaire, automatique ou difficile à repérer pour le patient lui-même.

Nous ne devons pas lui attribuer trop vite une signification unique. Le changement de langue peut remplir plusieurs fonctions:

  • réduire l’intensité émotionnelle lorsque la langue seconde crée une distance protectrice;
  • retrouver une proximité avec une scène, une personne ou un souvenir lié à la langue maternelle;
  • éviter momentanément une représentation trop menaçante;
  • introduire une nuance impossible à maintenir dans l’autre langue;
  • signaler un conflit entre plusieurs identifications;
  • permettre au patient de reprendre le contrôle d’un récit devenu trop envahissant;
  • faire émerger une parole nouvelle, moins soumise aux interdits familiaux.

Le même mouvement peut avoir des fonctions différentes selon le contexte. Un passage au français peut aider un patient à parler d’une violence familiale parce que cette langue n’est pas celle dans laquelle la violence a été vécue. Mais le même passage peut aussi servir à rester au bord du souvenir, sans jamais l’aborder directement. La langue seconde protège alors autant qu’elle évite.

Ce point exige une clinique débarrassée des automatismes. Si nous affirmons que parler dans une langue étrangère permet toujours de mieux élaborer le traumatisme, nous transformons une observation utile en recette. Si nous considérons tout changement de langue comme un clivage pathologique, nous disqualifions une ressource psychique parfois essentielle. Dans les deux cas, nous cessons d’écouter.

Le critère n’est pas la langue choisie en elle-même. Le critère est ce qui devient possible ou impossible à partir de ce choix.

Quand la langue seconde contient l’affect

Une langue apprise plus tard peut établir une distance entre le patient et une expérience affective ancienne. Cette distance n’est pas nécessairement une froideur. Elle peut rendre la parole supportable.

Certains patients peuvent décrire un événement traumatique dans leur langue seconde avec une capacité d’organisation supérieure. Ils donnent des dates, des lieux, des faits. Ils peuvent même raconter ce qui s’est passé sans être immédiatement envahis par les sensations corporelles qui accompagnent habituellement le souvenir. Cette forme de maîtrise n’est pas à interpréter trop vite comme une absence d’émotion. Elle peut constituer une première condition de mise en récit.

Le trauma ne se laisse pas toujours approcher directement. Dans la langue de l’événement, un mot peut contenir une charge affective qui excède sa définition. Le traduire ne la supprime pas, mais peut en réduire momentanément la pression. La langue seconde fonctionne alors comme un espace intermédiaire. Le patient peut regarder ce qu’il a vécu sans être entièrement replacé dans la position psychique de celui qui le subissait.

La situation est particulièrement importante lorsque le récit comporte de la honte ou une culpabilité massive. Parler dans une langue différente de celle des proches peut interrompre, au moins partiellement, la présence intériorisée de leurs voix. Le patient ne s’adresse plus exactement à ses parents, à sa communauté ou à l’agresseur incorporé. Il s’adresse au thérapeute, dans un autre système de références.

Mais cette mise à distance a une limite. Si la langue seconde permet de raconter sans ressentir, elle peut aussi maintenir le récit dans une forme désaffectée. Le patient énonce alors correctement les faits, mais aucun lien ne se crée entre les mots, le corps et l’histoire personnelle. La thérapie ne consiste pas à obtenir le retour de l’émotion à tout prix. Elle consiste à permettre une circulation plus souple entre représentation et affect.

Nous ne cherchons pas à arracher le patient à la langue qui le protège. Nous cherchons à comprendre ce que cette protection rend possible, et ce qu’elle empêche encore.

Le changement de langue comme régulation, pas comme performance

Les réseaux sociaux ont popularisé une vision spectaculaire de la thérapie: il faudrait tout dire, immédiatement, dans la langue la plus émotionnelle, avec une transparence totale. Cette conception est dangereuse. Elle confond l’intensité avec le travail psychique.

Un patient qui ne pleure pas dans sa langue maternelle mais parvient à formuler une séquence traumatique en français n’est pas nécessairement dans le déni. Un patient qui utilise soudain sa langue d’enfance après plusieurs séances en français n’est pas nécessairement en train de régresser. Nous devons observer la capacité de régulation, c’est-à-dire la possibilité de rester en contact avec l’expérience sans perdre toute capacité de penser et de parler.

Voici quelques indices cliniques qui peuvent orienter l’écoute:

Manifestation en séanceHypothèses possiblesCe que le clinicien doit observer
Passage à la langue maternelle au moment d’un souvenir précisRetour vers une représentation ancienne, besoin de proximité affective, montée de l’intensité émotionnelleLe rythme de parole, les sensations corporelles, les silences et la possibilité de poursuivre
Passage à la langue seconde lors d’un récit traumatiqueDistance protectrice, mise en ordre du vécu, évitement partielLe récit devient-il plus élaboré ou simplement plus factuel?
Insertion d’un seul mot dans une autre langueMot chargé d’affect, difficulté de traduction, référence culturelle spécifiqueLe mot ouvre-t-il une association ou ferme-t-il la discussion?
Refus d’une langue proposée par le thérapeuteProtection identitaire, conflit de loyauté, expérience négative liée à cette langueLe refus concerne-t-il la langue, le thérapeute ou la position relationnelle proposée?
Alternance rapide entre les languesForte activation affective, recherche de précision, désorganisation momentanéeLe patient garde-t-il une continuité de pensée?

Ce tableau ne remplace pas l’écoute. Il rappelle simplement qu’un même phénomène observable peut recevoir plusieurs interprétations. Le contexte relationnel reste déterminant.

Le thérapeute bilingue n’est pas un dictionnaire amélioré

La psychothérapie bilingue ne se réduit pas à la capacité du praticien à comprendre deux langues. Elle exige une attention aux significations culturelles, aux rapports de pouvoir et aux positions que chaque langue impose dans la relation.

Un thérapeute peut parler la langue du patient et pourtant ne pas entendre ce qui s’y joue. Il peut aussi ne pas maîtriser parfaitement la langue maternelle du patient mais offrir un cadre suffisamment sûr pour que celui-ci puisse choisir, corriger, traduire ou refuser certains mots. La compétence linguistique ne garantit pas l’alliance thérapeutique.

La question de la langue doit être posée sans transformer le patient en objet culturel. Vous n’êtes pas obligé de fournir une biographie linguistique complète lors de la première consultation. Mais il peut être utile de préciser:

  • quelles langues vous utilisez dans votre vie quotidienne;
  • dans quelle langue vous avez été scolarisé;
  • dans quelle langue vous vous adressez à vos parents ou à vos enfants;
  • quelle langue vous employez pour penser, rêver ou vous disputer;
  • celle dans laquelle vous trouvez le plus facilement les mots techniques ou les mots affectifs;
  • celle que vous préférez lorsque vous devez parler d’un événement intime.

Ces réponses ne produisent pas un profil définitif. Le rapport aux langues évolue avec l’âge, l’exil, la relation de couple, la parentalité et le contexte social. Une langue peut devenir plus disponible après plusieurs années dans le pays d’accueil. Une autre peut se charger de nostalgie ou de honte. La migration ne modifie pas seulement le lieu de vie. Elle déplace aussi les conditions dans lesquelles le sujet se raconte.

Le thérapeute doit également résister à une tentation fréquente: croire qu’une langue commune suffit à établir une proximité culturelle. Deux personnes peuvent parler russe et ne pas partager la même histoire migratoire, les mêmes références familiales ou le même rapport à l’autorité. La langue crée une possibilité de rencontre. Elle ne supprime pas la différence.

Dans notre pratique, nous devons maintenir une position de curiosité précise. Pas l’exotisme. Pas la fascination pour le bilinguisme. Et certainement pas la prétention à savoir d’avance ce que telle langue signifie pour tel patient.

Une langue peut porter un clivage du Self

Chez certains patients traumatisés, les langues ne sont pas seulement associées à des situations distinctes. Elles peuvent être liées à des identifications incompatibles. Dans une langue, le patient se vit comme l’enfant soumis aux attentes familiales. Dans une autre, il se présente comme un adulte autonome, socialement efficace, parfois radicalement détaché de son histoire.

Il serait imprudent de conclure immédiatement à un trouble dissociatif. Le bilinguisme implique naturellement une flexibilité des registres, des comportements et des modes de présentation de soi. Mais cette flexibilité peut devenir rigide lorsque chaque langue semble donner accès à une partie isolée de l’expérience.

Le patient peut alors dire qu’il n’est pas la même personne selon la langue utilisée. Cette phrase ne doit pas être banalisée. Elle peut renvoyer à des différences ordinaires de style et de spontanéité. Elle peut aussi indiquer que certaines expériences n’ont jamais été intégrées dans une représentation suffisamment continue du sujet.

La langue seconde peut être associée à la liberté, à l’érotisme, à la réussite professionnelle ou à la rupture avec la famille. La langue maternelle peut être liée à la dette, à l’obéissance, à la culpabilité ou à la survie. Aucun de ces liens n’est universel. Ils doivent être reconstruits avec le patient.

Bogliatto a décrit la manière dont la langue maternelle peut participer aux identifications et aux clivages du Self chez des patients traumatisés, tout en pouvant devenir une voie de réorganisation. Cette double fonction est essentielle. Une langue peut séparer des parties du sujet, mais elle peut aussi servir à les relier. Le problème n’est pas l’existence de plusieurs positions. Le problème est l’impossibilité de circuler entre elles sans rupture, honte ou perte de contrôle.

Le travail thérapeutique consiste alors moins à choisir la bonne langue qu’à rendre les passages moins menaçants. Pouvoir dire en français ce qui a d’abord été dit en russe. Pouvoir reprendre en russe un mot qui avait été neutralisé en français. Pouvoir traduire, puis constater qu’aucune traduction n’est parfaite. Cette imperfection n’est pas un échec. Elle oblige le patient et le thérapeute à construire ensemble une signification qui n’était disponible dans aucune langue isolément.

Le but n’est pas de ramener le patient à une langue supposée authentique. Le but est de lui permettre de ne plus être prisonnier d’une seule position psychique dans chaque langue.

Le cas d’une langue tierce: quand le refus devient une voie de parole

La clinique de l’exil montre parfois des situations plus déroutantes encore. Le patient ne choisit pas la langue qui semble la plus évidente pour le thérapeute. Une personne peut refuser la langue maternelle de son pays d’origine et utiliser une langue étrangère tierce dans la rencontre.

Les observations cliniques autour d’une patiente tchétchène refusant le russe et utilisant l’espagnol ont attiré l’attention sur cette possibilité. Il ne s’agit pas d’un détail pittoresque. Le refus du russe peut renvoyer à une histoire politique, familiale ou traumatique précise. L’espagnol, langue étrangère, peut alors créer une distance suffisante pour que certaines associations deviennent formulables.

Ce type de situation met en échec une idée très répandue: celle selon laquelle la langue la plus proche culturellement serait forcément la meilleure pour traiter le trauma. La proximité peut être intrusive. Une langue dite maternelle peut être liée à l’autorité, à la violence, à une histoire nationale imposée ou à une appartenance que le patient cherche précisément à remettre en question.

À l’inverse, une langue moins maîtrisée peut offrir un espace de suspension. Le patient y dispose parfois de moins de ressources lexicales, mais aussi de moins de contraintes affectives. Il ne parle pas depuis la même place. Il peut formuler une expérience sans être immédiatement repris par les voix intériorisées de son groupe d’origine.

Cela ne signifie pas que la langue tierce serait thérapeutiquement supérieure. Elle peut produire une parole plus libre, mais aussi plus pauvre en nuances. Elle peut protéger du débordement tout en éloignant certaines sensations. Là encore, la question n’est pas de célébrer le détour linguistique. Il faut comprendre sa fonction dans l’économie psychique du patient.

Le thérapeute doit pouvoir entendre un refus de langue comme un acte clinique. Non pas comme une opposition à surmonter, mais comme une information sur les conditions nécessaires à la parole. Insister au nom d’une supposée authenticité revient parfois à répéter la contrainte que le patient tente de fuir.

Traduire n’est jamais neutre

Dans une psychothérapie bilingue, le patient peut traduire ses propres paroles. Le thérapeute peut demander une reformulation. Un interprète peut intervenir. À chaque fois, une transformation s’opère.

La traduction ne transporte pas un contenu intact d’une langue vers une autre. Elle sélectionne, simplifie, précise ou déplace. Un mot affectif peut devenir une explication. Une formule familiale peut perdre son rythme et sa violence. Une insulte peut être traduite par un terme plus acceptable socialement. Un silence peut être rempli parce que l’interprète ou le thérapeute supporte mal de ne pas comprendre.

La barrière de la langue en psychologie n’est donc pas seulement un problème de vocabulaire. Elle touche la temporalité de la séance et la relation transférentielle. Quand le patient cherche un mot, qui attend? Qui complète? Qui décide qu’une traduction est suffisante? Qui possède l’autorité sur le sens?

Nous devons être particulièrement attentifs à ne pas corriger trop vite. Un patient bilingue peut employer une construction inhabituelle, mélanger les langues ou chercher une expression apparemment imprécise. Ce désordre apparent peut contenir une nuance importante. La correction grammaticale n’est pas l’objectif de la séance. La continuité psychique du récit compte davantage.

Avec un interprète, d’autres enjeux apparaissent. Le patient peut se sentir observé par un membre de sa communauté. Il peut craindre que certains mots soient reconnaissables ou que le contenu circule hors du cadre thérapeutique. Il peut également attribuer à l’interprète une fonction d’arbitre culturel. Le dispositif doit alors être explicité avec rigueur: confidentialité, place de chacun, possibilité de demander une pause ou de rectifier une traduction.

Un thérapeute qui ne parle pas la langue du patient peut néanmoins travailler correctement, à condition de ne pas nier cette asymétrie. Il ne doit pas faire comme si une traduction équivalente supprimait la perte. Il doit laisser au patient le droit de dire qu’un mot n’est pas celui-là, qu’une expression ne se traduit pas, ou que le sens proposé ne convient pas.

Ce que vous pouvez observer dans votre propre thérapie

Si vous consultez dans une langue qui n’est pas votre langue maternelle, vous n’avez pas à choisir une fois pour toutes. Votre langue de thérapie peut changer selon les séances, les thèmes et votre état psychique.

Vous pouvez remarquer que:

1. Certains souvenirs apparaissent plus facilement dans une langue précise.

Ce n’est pas une preuve que cette langue serait la seule authentique. Elle est peut-être simplement davantage liée à la période de vie concernée.

2. Les émotions sont plus accessibles dans une langue et les explications dans une autre.

Cette dissociation fonctionnelle peut devenir un matériau de travail. Elle indique parfois une différence entre comprendre ce qui s’est passé et pouvoir le ressentir sans être envahi.

3. Vous utilisez une langue pour parler de vous et une autre pour parler des autres.

Ce déplacement peut révéler la place que vous occupez dans vos relations. Il peut aussi signaler que certaines affirmations sont plus difficiles à soutenir dans une langue donnée.

4. Vous changez de langue au moment où le thérapeute pose une question précise.

Le changement peut être une manière de gagner du temps, de trouver un mot, de réduire la pression ou d’ouvrir une association. Il mérite d’être repris, pas jugé.

5. Vous refusez de parler une langue pourtant connue du thérapeute.

Ce refus peut protéger une frontière nécessaire. Vous n’avez pas à accepter la langue qui semble la plus logique sur le papier.

6. Vous avez l’impression de devenir quelqu’un d’autre.

Cette impression peut correspondre à une variation ordinaire de votre manière de vous présenter. Elle peut aussi ouvrir un travail sur les identifications, les loyautés et les parties de votre histoire qui restent séparées.

L’objectif n’est pas d’obtenir une performance linguistique. Vous n’êtes pas en examen. La psychothérapie n’exige ni vocabulaire parfait ni traduction immédiate. Elle exige un cadre dans lequel les hésitations, les mélanges et les mots intraduisibles peuvent être entendus sans être humiliés.

Pour une pratique clinique réellement bilingue

Une psychothérapie bilingue sérieuse ne consiste pas à afficher deux langues sur une page de présentation. Elle suppose un travail sur les propres représentations du thérapeute. Que projette-t-il sur la langue maternelle? La considère-t-il comme plus vraie? Plus primitive? Plus dangereuse? Fait-il de la langue seconde un signe d’intégration réussie ou de distance émotionnelle?

Nous, cliniciens, devons accepter de ne pas tout maîtriser. La culture du patient n’est pas un manuel explicatif. La langue ne donne pas accès automatiquement à une vérité familiale. Et l’expérience de l’exil ne se résume pas à un choc culturel que quelques conseils d’adaptation suffiraient à régler.

Le changement de langue peut dévoiler une souffrance migratoire, mais il peut aussi révéler une ressource. Il peut signaler un clivage, mais également une capacité de modulation. Il peut empêcher l’élaboration d’un souvenir, puis devenir le moyen de l’approcher. C’est cette ambivalence qu’il faut maintenir.

Le thérapeute doit donc se demander, à chaque moment: la langue utilisée permet-elle au patient de penser davantage? Peut-il rester en lien avec son expérience? Les mots se rapprochent-ils du vécu ou servent-ils à le neutraliser? La relation thérapeutique gagne-t-elle en liberté ou se rigidifie-t-elle autour d’une seule manière de parler?

Il n’existe pas d’algorithme qui indiquerait le moment idéal pour passer d’une langue à l’autre. Il n’existe pas non plus de langue universellement thérapeutique. Il y a une écoute du rythme, des ruptures, des répétitions et des effets relationnels.

La leçon clinique: ne pas confondre distance et évitement

Le changement de langue en psychothérapie oblige à distinguer deux phénomènes souvent confondus: la distance qui rend la pensée possible et l’évitement qui empêche toute rencontre avec l’expérience.

Une langue seconde peut protéger le patient d’un débordement et lui permettre de commencer à parler. Elle peut ensuite devenir insuffisante si elle maintient le récit dans une neutralité sans affect. La langue maternelle peut donner accès à une émotion essentielle, mais aussi réactiver une soumission telle que le patient ne peut plus élaborer. Aucun mouvement n’est bon ou mauvais par nature.

Ce qui compte, c’est la capacité progressive à circuler. Circuler entre les langues, entre les périodes de vie, entre les identifications et entre les niveaux d’intensité émotionnelle. Le travail ne consiste pas à faire tomber les défenses comme s’il s’agissait d’obstacles ridicules. Une défense a une fonction. Nous devons comprendre ce qu’elle protège avant d’espérer qu’elle puisse se transformer.

Si vous changez de langue en séance, ne vous accusez pas automatiquement de fuir. Si vous restez dans une langue seconde, ne vous forcez pas à retrouver une émotion supposée plus vraie dans votre langue maternelle. Parlez de ce changement avec le thérapeute. C’est souvent là que commence le travail: non dans le choix abstrait d’une langue, mais dans l’observation de ce que ce choix modifie entre vous, votre histoire et la personne qui vous écoute.

Le bilinguisme n’est pas un problème à corriger. Il devient un enjeu clinique lorsque les langues cessent de pouvoir communiquer entre elles, ou lorsqu’elles enferment le sujet dans des versions incompatibles de lui-même. La thérapie peut alors offrir un lieu où ces langues ne sont plus contraintes de se remplacer. Elles peuvent enfin se répondre.

Questions fréquentes

Pourquoi est-ce que je change de langue pendant ma séance de thérapie ?
Le changement de langue peut servir à réduire une intensité émotionnelle trop forte, à éviter une représentation menaçante, ou au contraire à retrouver une proximité avec un souvenir lié à votre langue maternelle.
Est-ce que parler dans une langue étrangère empêche de ressentir des émotions ?
Pas nécessairement. La langue seconde peut établir une distance protectrice qui rend la parole supportable, permettant parfois d'organiser un récit traumatique sans être submergé par des sensations corporelles envahissantes.
Est-il préférable de faire sa thérapie dans sa langue maternelle ?
Il n'y a pas de règle universelle. La langue maternelle peut réactiver des émotions archaïques ou des loyautés familiales, tandis qu'une langue seconde peut offrir un espace de liberté ou de mise à distance nécessaire au travail thérapeutique.
Mon thérapeute doit-il obligatoirement parler ma langue maternelle ?
Non, la compétence linguistique ne garantit pas l'alliance thérapeutique. Un thérapeute peut travailler efficacement même sans maîtriser parfaitement votre langue, à condition d'offrir un cadre sûr où vous pouvez traduire, corriger ou refuser certains mots.
Le fait de ne pas être la même personne selon la langue utilisée est-il un trouble ?
Il s'agit d'une flexibilité ordinaire liée au bilinguisme. Cela devient un enjeu clinique uniquement si chaque langue enferme le sujet dans des versions de lui-même totalement isolées et incompatibles.

Alban Pelloutier