Santé mentale sur TikTok : entre vulgarisation clinique et dérives numériques
C'est le volume qu'a atteint le hashtag #MentalHealth sur TikTok en octobre 2023, un phénomène qu'Al Jazeera a récemment décortiqué.
Alban Pelloutier, Psychologue clinicien et superviseur·mis à jour 22 août 2026

Cent milliards de vues. C'est le volume qu'a atteint le hashtag #MentalHealth sur TikTok en octobre 2023, un phénomène qu'Al Jazeera a récemment décortiqué. Des psychologues et psychiatres agréés y vulgarisent le jargon clinique, déconstruisent les idées reçues sur l'anxiété ou le TDAH, et orientent leur audience vers des cabinets privés ou des formations payantes. Pour nous, cliniciens, cette migration de la santé mentale vers les réseaux sociaux pose une question urgente: où s'arrête la psychoéducation, et où commence le risque?
Des chiffres qui imposent le respect
Les données sont sans appel. Sur TikTok, les vues du hashtag #anxiety sont passées de 6 milliards fin 2021 à 16,1 milliards mi-2022, selon une étude publiée dans le Journal of Medical Internet Research. Le hashtag élargi #MentalHealth a connu une trajectoire similaire: 25,3 milliards de vues en mars 2022, puis plus de 100 milliards en août 2023, selon une étude ultérieure de JMIR Infodemiology.
Derrière ces chiffres, des professionnels exerçants ont construit des audiences colossales. Le psychologue et chercheur américain Jonathan Shedler a confirmé auprès d'Al Jazeera que certains comptes de thérapeutes influenceurs comptent des millions, voire des dizaines de millions d'abonnés. La chercheuse Katie Rose Saunders, de l'université de Keele, a pour sa part analysé les interactions sur TikTok entre 2021 et 2023: utilisateurs cherchant du soutien, partageant leurs expériences, débattant de l'autodiagnostic — certains expliquant pourquoi ils évitaient le diagnostic formel, d'autres s'y opposant fermement.
Psychoéducation ≠ traitement: la ligne que nous devons tracer
C'est ici que le clinicien doit être intraitable. Le psychiatre Janagan Alagarajah, spécialiste de la santé mentale numérique, distingue sans ambiguïté la psychoéducation du traitement: les réseaux sociaux sont utiles pour informer et ouvrir des portes vers le soin, mais le traitement exige des interventions structurées, fondées sur des preuves, avec des garde-fous.
Le psychologue clinicien Robert Roopa, qui gère la page Instagram @theocdpsychologist, voit dans les réseaux sociaux une opportunité d'éducation publique et de visibilité professionnelle. Soit. Mais la visibilité n'est pas l'alliance thérapeutique. Un like n'est pas un cadre de soin. Un commentaire empathique ne remplace pas le travail d'élaboration qui se fait dans le silence d'un cabinet.
Le contexte mondial explique cette ruée vers le numérique. Selon le rapport 2025 de l'OMS sur la santé mentale dans le monde, deux tiers des pays ne disposent que d'un psychiatre pour 200 000 habitants, et seulement 9 % des personnes souffrant de dépression reçoivent un traitement adéquat. Au Royaume-Uni, les listes d'attente pour un bilan TDAH s'étirent sur plusieurs années. Face à ces pénuries, les réseaux comblent un vide — mais ils ne le comblent pas sans risque.
Ce que ça change pour vous
Si vous consultez ce type de contenu, retenez ceci: un diagnostic posé sur vous-même à partir d'une vidéo de trois minutes n'a pas la même valeur qu'un bilan clinique approfondi. L'autodiagnostic alimenté par des contenus fragmentaires peut renforcer des mécanismes de défense déjà en place — le clivage entre « je suis TDAH » et « je ne suis rien » remplace le travail d'élaboration.
Utilisez les réseaux comme point de départ, jamais comme point d'arrivée. Si un contenu résonne avec votre vécu, c'est une invitation à consulter, pas à conclure. Le cabinet reste le seul espace où la parole peut se déployer dans un cadre protégé, avec un professionnel formé pour entendre ce qui se dit — et surtout ce qui ne se dit pas.