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Comprendre la psychothérapie et l'accompagnement à Paris

Une chronique de Alban Pelloutier

Alban Pelloutier, Psychologue clinicien et superviseur

01 septembre 2026 · 18 min de lecture

Perte de repères culturels : pourquoi l'expatriation bouscule

L’expatriation ne consiste pas seulement à changer de pays. Elle impose de perdre, au moins provisoirement, une partie des repères qui organisaient la vie psychique: la langue spontanée, les codes…

Perte de repères culturels : pourquoi l'expatriation bouscule

Perte de repères culturels: pourquoi l’expatriation bouscule

L’expatriation ne consiste pas seulement à changer de pays. Elle impose de perdre, au moins provisoirement, une partie des repères qui organisaient la vie psychique: la langue spontanée, les codes sociaux, les habitudes relationnelles, la manière de travailler, de se présenter, de demander de l’aide ou de comprendre le silence d’un interlocuteur.

Cette perte de repères culturels peut produire un sentiment d’étrangeté à l’étranger, une irritabilité inhabituelle, une fatigue persistante ou une impression plus radicale: ne plus savoir exactement qui l’on est. Le problème n’est pas nécessairement le pays d’accueil. Il tient au décalage entre ce que vous pensiez maîtriser de vous-même et ce que la nouvelle situation rend soudain incertain.

Le choc culturel n’est donc pas une simple difficulté logistique. Il touche les mécanismes d’adaptation, l’identité, les liens sociaux et parfois l’équilibre psychique. Il ne survient pas chez tous les expatriés de la même manière. Il ne suit pas toujours une progression régulière. Mais lorsqu’il s’installe, le banaliser au nom de l’aventure ou de la capacité supposée à s’adapter ne fait qu’ajouter de la culpabilité à la désorientation.

La mécanique du choc culturel: de l’enthousiasme à la crise

Le terme de choc culturel a été introduit par l’anthropologue Kalervo Oberg dans les années 1950 pour décrire le stress, l’anxiété et la désorientation liés à la perte des repères familiers dans un nouvel environnement. La formule est devenue courante. Elle est aussi souvent vidée de son contenu clinique.

On parle de choc culturel pour désigner le dépaysement, les maladresses administratives, la difficulté à trouver un logement ou l’agacement devant certaines habitudes locales. Ces expériences peuvent être pénibles, mais elles ne constituent pas toutes une souffrance psychique. Le choc culturel devient réellement problématique lorsque les différences ne sont plus seulement observées: elles envahissent la perception de soi et des autres.

Vous ne vous sentez alors plus simplement dépaysé. Vous vous sentez déplacé intérieurement.

Dans le modèle d’Oberg, l’adaptation culturelle est généralement décrite en quatre phases:

1. La lune de miel correspond à une période de découverte et d’enthousiasme. Les différences sont perçues comme stimulantes. La nouveauté donne de l’énergie et permet parfois de suspendre temporairement les conflits ou les insatisfactions antérieures.

2. La crise ou la frustration apparaît lorsque les contraintes quotidiennes prennent le dessus. Les codes deviennent difficiles à décoder, les interactions demandent un effort permanent et les malentendus se répètent. L’idéalisation du pays d’accueil peut alors se retourner en rejet.

3. L’ajustement implique un apprentissage progressif des règles implicites. Vous commencez à repérer ce qui relève d’une différence culturelle, d’un conflit interpersonnel ou de vos propres projections.

4. L’intégration ou l’adaptation ne signifie pas que tout devient simple. Elle désigne plutôt l’apparition d’un nouvel équilibre, moins dépendant de la comparaison constante entre le pays d’origine et le pays d’accueil.

Cette séquence est utile pour comprendre certains mouvements psychiques. Elle devient trompeuse si on la transforme en calendrier obligatoire. La crise peut survenir très tôt ou après plusieurs mois. Elle peut aussi être masquée par une activité professionnelle intense, une relation amoureuse, la présence d’une communauté linguistique ou la nécessité de tenir pour les enfants.

La personne qui paraît adaptée n’est pas nécessairement celle qui va bien. Elle peut fonctionner efficacement tout en étant en état de tension permanente.

La langue ne se réduit pas à un outil de communication

Dans une expatriation, la langue est souvent traitée comme une compétence technique. Il suffirait de progresser, de pratiquer, de faire des erreurs et de persévérer. C’est exact, mais incomplet.

Parler dans une langue étrangère modifie la vitesse de pensée, l’accès à l’humour, la capacité à nuancer une émotion et la manière de défendre ses limites. Une personne très compétente professionnellement peut redevenir hésitante dans une conversation intime ou dans une situation administrative conflictuelle. Elle comprend les mots, mais pas toujours le sous-texte. Elle perçoit une tension, sans savoir si elle vient du contenu de l’échange, de l’intonation ou d’un code culturel qu’elle n’a pas encore intégré.

Cette situation produit parfois une régression narcissique. Vous vous voyez moins intelligent, moins spirituel, moins convaincant. Vous avez l’impression que votre personnalité est devenue plus étroite parce qu’une partie de vos moyens d’expression reste inaccessible.

Chez les personnes bilingues, le phénomène peut être encore plus complexe. Chaque langue peut être associée à une histoire familiale, à une période de vie, à des figures d’autorité ou à des expériences affectives différentes. Changer de langue ne modifie pas mécaniquement la personnalité, mais cela peut activer des positions psychiques distinctes. Certaines émotions sont plus faciles à dire dans une langue que dans une autre. Certains souvenirs semblent liés à la langue dans laquelle ils ont été vécus ou racontés.

Une psychothérapie bilingue peut alors offrir un espace plus précis. Le patient ne doit pas choisir systématiquement entre la justesse émotionnelle d’une langue et la fluidité sociale de l’autre. Le clinicien doit surtout éviter de transformer la langue en objet exotique. Il ne s’agit pas de commenter chaque mot étranger. Il s’agit de comprendre ce que le changement de langue fait à l’alliance thérapeutique, à la relation et au récit du patient.

La difficulté n’est pas toujours de s’adapter à une nouvelle culture. Elle peut être de ne plus savoir quelle partie de soi doit s’adapter.

Les quatre stratégies d’acculturation selon John W. Berry

Le psychologue John W. Berry a proposé un modèle bidimensionnel de l’acculturation. Il ne demande pas seulement si une personne adopte ou non la culture d’accueil. Il distingue deux questions:

  • La personne souhaite-t-elle maintenir un lien avec sa culture d’origine?
  • Souhaite-t-elle établir un contact avec la culture d’accueil?

Le croisement de ces deux axes fait apparaître quatre stratégies. Elles ne sont pas des diagnostics. Elles décrivent des positions possibles, parfois successives, parfois contradictoires.

StratégieRapport à la culture d’origineRapport à la culture d’accueilRisque psychique possible
IntégrationMaintien assuméContact investiTension entre plusieurs appartenances, sans perte nécessaire de cohérence
AssimilationMise à distance ou abandonAdoption prioritaireHonte, dévalorisation ou conflit avec l’histoire familiale
SéparationMaintien exclusifContact limitéIsolement, méfiance et dépendance au groupe d’origine
MarginalisationLien fragiliséContact non investiSentiment de n’appartenir nulle part

La stratégie d’intégration est souvent présentée comme la solution idéale. Cette présentation est trop simple. Le biculturalisme ne produit pas automatiquement une identité stable. Vivre avec plusieurs références culturelles peut être une ressource, mais aussi une source de conflits internes. Vous pouvez vous sentir à l’aise dans plusieurs univers et pourtant ne vous sentir pleinement reconnu dans aucun.

L’assimilation, de son côté, n’est pas toujours choisie librement. Dans certains contextes professionnels ou sociaux, la pression à gommer l’accent, les habitudes familiales, les pratiques religieuses ou la langue d’origine est explicite. Dans d’autres, elle est plus discrète. Il faut paraître adaptable, moderne, disponible, débarrassé de ce qui pourrait rappeler une appartenance étrangère.

Le prix psychique apparaît parfois plus tard. La personne a réussi son insertion sociale, mais elle éprouve une honte diffuse lorsqu’elle retrouve sa langue ou certains gestes familiaux. Elle devient étrangère à sa propre histoire. Ce n’est pas un échec d’intégration. C’est un clivage qui mérite d’être entendu.

La séparation peut également être protectrice dans les premiers temps. Une communauté linguistique ou culturelle permet de retrouver des repères, de transmettre les informations pratiques et de limiter l’épuisement. Le problème commence lorsque cette protection devient la seule relation possible avec le pays d’accueil. Vous n’êtes plus soutenu par un groupe: vous êtes enfermé dans un espace où toute différence extérieure est vécue comme une menace.

La marginalisation est la position la plus douloureuse. Elle ne signifie pas toujours que la personne a rompu avec sa culture d’origine et refuse la culture d’accueil. Elle peut plutôt ne plus parvenir à investir l’une ou l’autre. Les liens sont fragilisés des deux côtés. La personne se décrit alors comme étrangère partout, y compris dans le pays où elle a grandi.

Une identité culturelle n’est pas un passeport psychique

L’identité culturelle ne se résume pas à la nationalité. Elle inclut la langue, les normes familiales, les références scolaires, les rapports au corps, à l’autorité, au travail, au couple et à la maladie. Elle se construit dans la durée. Elle peut se transformer, mais elle ne se réorganise pas sur commande parce qu’un visa a été obtenu.

Les injonctions contemporaines compliquent souvent cette transformation. L’expatrié devrait être ouvert, mobile, curieux, adaptable. Le migrant devrait s’intégrer rapidement. Le conjoint accompagnateur devrait se montrer reconnaissant. L’étudiant étranger devrait saisir sa chance. Derrière ces positions se trouve une exigence commune: ne pas faire payer au groupe d’accueil le coût réel du déplacement.

Or ce coût existe. Il peut prendre la forme d’un deuil des relations, d’une perte de statut, d’une dépendance administrative, d’un isolement, d’une précarité professionnelle ou d’une impossibilité à transmettre son expérience aux proches restés au pays. On ne souffre pas uniquement de la différence culturelle. On souffre aussi de ce qu’elle révèle: les rapports de pouvoir, les inégalités de classe, la place accordée à l’accent, la possibilité ou non de retourner au pays d’origine.

La courbe en U: modéliser le cycle émotionnel de l’expatrié

La théorie de l’ajustement en courbe en U, formulée par Black et Mendenhall en 1990, représente l’évolution émotionnelle de l’expatrié en plusieurs temps: enthousiasme initial, crise culturelle, puis remontée progressive vers une adaptation plus stable.

Cette modélisation a une valeur pédagogique. Elle permet de comprendre pourquoi une personne peut aller très mal après une première période vécue comme positive. Elle rappelle surtout que l’arrivée n’est pas le moment le plus difficile pour tout le monde.

Au début, l’énergie de la nouveauté soutient le fonctionnement psychique. Les démarches sont nombreuses, les découvertes constantes, les objectifs encore proches. Le sujet est porté par le projet. Puis la nouveauté perd sa fonction de soutien. Les problèmes ordinaires apparaissent: trouver un médecin, comprendre les règles professionnelles, se faire des amis, gérer les démarches, faire face à la solitude le soir ou durant les week-ends.

La crise culturelle correspond rarement à un seul événement. Elle résulte d’une accumulation. Une remarque sur l’accent. Une difficulté au travail. Une incompréhension avec un voisin. Une consultation médicale vécue comme froide ou humiliante. Une dispute conjugale où chacun accuse l’autre de ne pas faire assez d’efforts. Aucun épisode ne semble suffisant pour expliquer l’effondrement. L’ensemble devient pourtant psychiquement saturant.

La courbe en U ne doit pas servir à attendre passivement que la crise passe. La phrase selon laquelle il suffirait de patienter quelques mois est parfois une manière socialement acceptable de ne pas entendre une dépression, un trouble anxieux ou un épuisement sévère.

Vous pouvez être en phase d’adaptation culturelle et présenter en même temps un trouble qui nécessite un soin spécifique. Les deux dimensions ne s’excluent pas. Le contexte migratoire donne une forme particulière à la souffrance, mais il ne suffit pas à l’expliquer entièrement.

Les signes qui dépassent le simple dépaysement

Les difficultés psychologiques liées à l’expatriation deviennent préoccupantes lorsqu’elles modifient durablement le fonctionnement quotidien. Il faut notamment être attentif à:

  • une anxiété qui ne diminue pas malgré l’acquisition progressive des repères pratiques;
  • une irritabilité constante envers le pays d’accueil, les proches ou soi-même;
  • des troubles du sommeil, de l’appétit ou de la concentration;
  • une perte d’intérêt pour les activités qui permettaient auparavant de se sentir vivant;
  • une consommation accrue d’alcool, de médicaments ou d’autres produits pour supporter la solitude;
  • un retrait social présenté comme un choix alors qu’il s’accompagne d’une honte ou d’une peur des interactions;
  • une impression persistante d’être observé, jugé ou incapable de comprendre les intentions des autres;
  • une crise identitaire après immigration, avec sentiment de ne plus avoir de place dans aucun groupe;
  • des conflits conjugaux ou familiaux qui se concentrent presque exclusivement autour de l’expatriation;
  • des pensées de mort, d’effacement ou d’impossibilité à continuer.

La dernière situation appelle une évaluation rapide et un soutien adapté. La culture ne doit pas devenir une explication qui retarde les soins. Un symptôme reste un symptôme, même lorsqu’il s’inscrit dans une histoire migratoire.

Nous devons également nous méfier d’une autre simplification: attribuer toute souffrance à la personnalité du patient. Une personne qui refuse certaines normes sociales du pays d’accueil n’est pas nécessairement rigide. Elle peut défendre une limite essentielle. À l’inverse, une personne qui se conforme à tout peut être en état de soumission psychique. L’adaptation n’est pas synonyme d’effacement.

Le choc culturel inversé: l’épreuve méconnue du retour

Le retour dans le pays d’origine est souvent imaginé comme une résolution. Les repères seraient là, la langue serait maîtrisée, la famille attendrait, les habitudes reviendraient naturellement. C’est précisément cette attente qui rend le choc du retour si difficile à reconnaître.

Le choc culturel inversé survient lors de la réintégration dans le pays d’origine. Il est documenté depuis les années 1960 par plusieurs chercheurs en psychologie interculturelle. Il peut être vécu comme plus inattendu que le choc initial, parce que l’entourage considère que la personne revient chez elle.

Mais elle ne revient pas identique.

Elle a changé de rythme, de valeurs, de pratiques relationnelles. Elle a parfois développé une plus grande autonomie ou une méfiance nouvelle envers certaines normes. Elle peut avoir perdu une partie de ses références antérieures tout en idéalisant le pays quitté. Les proches, eux, ont poursuivi leur vie sans elle. Les conversations reprennent, mais pas nécessairement la relation.

Le retour peut donc produire un sentiment d’intrusion. La famille pose des questions qui semblent indiscrètes. Les amis attendent une personne qui n’existe plus exactement. Les institutions paraissent absurdes après des années ailleurs. Les habitudes autrefois rassurantes deviennent étouffantes.

La personne revenue peut ressentir de la culpabilité: elle devrait être heureuse d’être de nouveau parmi les siens. Elle devrait apprécier les repas familiaux, les références communes, la facilité linguistique. Si ce n’est pas le cas, elle se croit ingrate ou prétentieuse. Cette culpabilité renforce l’isolement.

Le retour ne restitue pas les repères perdus. Il oblige souvent à constater qu’ils ont changé, eux aussi.

Le phénomène est particulièrement marqué chez les enfants et les adolescents ayant grandi entre plusieurs pays. Ils peuvent être décrits comme parfaitement adaptés parce qu’ils parlent plusieurs langues et circulent facilement entre les codes. Pourtant, cette mobilité peut cacher une difficulté à se sentir légitime dans une seule appartenance. Le problème n’est pas de choisir une identité. Il est de supporter que les autres exigent ce choix.

Chez l’adulte, le retour peut aussi entraîner une perte de statut. Le poste obtenu à l’étranger n’est pas reconnu. L’expérience internationale est considérée comme une parenthèse. Les compétences acquises ne trouvent pas de traduction professionnelle. Ce déclassement concret nourrit une blessure narcissique que l’on attribue parfois, à tort, à un simple manque de motivation.

Quand l’adaptation devient une épreuve: le besoin d’accompagnement

Une psychothérapie n’a pas pour objectif de rendre le patient compatible avec n’importe quel environnement. Elle ne doit pas enseigner l’acceptation docile de toutes les différences. Elle sert d’abord à distinguer ce qui relève d’un conflit culturel, d’un traumatisme, d’une perte, d’un trouble psychique ou d’une organisation défensive déjà présente avant le départ.

Cette distinction demande du temps. Dans une consultation, nous ne pouvons pas réduire l’expatriation à une cause unique. Le départ peut avoir été choisi, mais il peut aussi avoir été imposé par le travail, la famille, les études, une situation politique ou une rupture. L’ambivalence est fréquente. On peut vouloir partir et regretter ce qui a été quitté. On peut se sentir privilégié et souffrir réellement. Ces positions ne s’annulent pas.

L’alliance thérapeutique est centrale. Un patient expatrié ou immigré peut avoir déjà vécu des situations où sa parole a été traduite, corrigée, exotisée ou ramenée à son origine. Le clinicien doit donc écouter le contenu du récit, mais aussi les conditions dans lesquelles ce récit devient possible.

Une thérapie interculturelle sérieuse ne consiste pas à connaître quelques coutumes étrangères. Elle suppose de travailler sur plusieurs niveaux:

  • les représentations que le patient a de sa propre culture et de celle du pays d’accueil;
  • les conflits entre loyautés familiales et désir d’autonomie;
  • la place des langues dans la relation et dans l’expression des affects;
  • les pertes réelles liées au départ, au retour ou à la séparation;
  • les mécanismes de défense mobilisés face à l’étrangeté;
  • les effets du racisme, de la discrimination, de la précarité ou de la dépendance administrative;
  • les transmissions familiales et les éléments transgénérationnels qui donnent au départ une signification particulière;
  • les différences de rapport à la maladie mentale, à la demande d’aide et à l’autorité médicale.

Le clivage peut apparaître lorsque la personne sépare radicalement les différentes parties de son existence. Au travail, elle devient parfaitement adaptée, efficace, francophone ou anglophone selon le contexte. À la maison, elle reprend une langue, des normes et une position familiale très différente. Ce clivage n’est pas forcément pathologique. Il devient problématique lorsque les deux parties ne peuvent plus communiquer et que le patient ne se reconnaît dans aucune.

Les mécanismes de défense peuvent également prendre une forme culturelle. Le rejet systématique du pays d’accueil protège parfois d’un sentiment d’impuissance. L’idéalisation de la société d’origine peut éviter le deuil. La suradaptation permet de ne jamais se confronter à la peur de l’exclusion. L’hyperindépendance masque une demande de soutien devenue impossible à formuler.

Il ne s’agit pas de dénoncer ces défenses comme des erreurs. Elles ont souvent permis de tenir. Mais une défense qui protège dans l’urgence peut devenir une prison lorsqu’elle se prolonge.

Choisir une psychothérapie bilingue

Lorsque la langue constitue une partie importante de la souffrance, le choix d’un thérapeute bilingue peut être pertinent. Il ne garantit pas automatiquement une meilleure thérapie. Le partage d’une langue ou d’une origine ne crée pas, à lui seul, une alliance thérapeutique. Il peut même produire des malentendus supplémentaires si le clinicien suppose trop vite comprendre l’expérience du patient.

La compétence clinique reste première. Elle doit s’accompagner d’une capacité à entendre les écarts culturels sans les transformer en explication totale. Un thérapeute bilingue doit pouvoir demander ce qu’un mot signifie pour le patient, plutôt que d’en déduire immédiatement une intention. Il doit accepter que certaines expressions ne possèdent pas d’équivalent exact et que la traduction modifie parfois la charge affective du récit.

Vous pouvez aussi choisir de parler une langue pour certains sujets et une autre pour d’autres. Ce mouvement n’a pas à être corrigé. Il peut devenir un matériau de la thérapie. La question n’est pas seulement quelle langue vous parlez, mais dans quelle langue vous vous sentez autorisé à exprimer la colère, la honte, le désir, la tristesse ou le désaccord.

Dans une démarche de soin, nous devons éviter deux impasses. La première consiste à psychologiser une souffrance produite par des conditions sociales très concrètes. La seconde consiste à invoquer la culture pour éviter d’examiner les conflits psychiques personnels. Une personne peut être victime de discrimination et présenter simultanément un fonctionnement anxieux ancien. Elle peut être prise dans une loyauté familiale et subir une précarité réelle. Le travail clinique ne choisit pas entre ces niveaux. Il les articule.

Une adaptation réussie n’est pas une disparition

La perte de repères culturels liée à l’expatriation n’est ni une faiblesse individuelle ni une étape obligatoire que chacun devrait traverser avec le sourire. Elle correspond à une réorganisation profonde des références qui permettent de comprendre le monde et de s’y sentir légitime.

Les modèles d’Oberg, de Berry et de la courbe en U donnent des repères pour penser cette réorganisation. Ils ne prédisent pas le parcours d’une personne. Aucun schéma ne peut remplacer l’écoute de son histoire, de ses relations, de ses pertes et de ses contraintes.

L’adaptation psychologique de l’expatrié ne consiste pas à devenir parfaitement conforme au pays d’accueil. Elle consiste à retrouver une capacité de choix. Choisir ce que l’on conserve. Ce que l’on transforme. Ce que l’on refuse. Choisir aussi les liens qui méritent d’être maintenus avec le pays d’origine, sans être condamné à y retourner psychiquement chaque fois que le présent devient difficile.

Si vous vous sentez étranger partout, si votre langue vous manque au point de vous isoler, si le retour a aggravé votre malaise ou si l’expatriation a réactivé des conflits anciens, il ne s’agit pas de forcer l’adaptation. Il s’agit de comprendre ce qui, en vous, est réellement en train de se désorganiser.

C’est à cette condition qu’un nouvel équilibre devient possible. Pas une intégration parfaite. Pas une identité lisse. Un équilibre suffisamment solide pour ne plus confondre adaptation et effacement.

Questions fréquentes

Quelles sont les quatre phases du choc culturel ?
Le modèle d’Oberg décrit généralement une lune de miel, une crise ou frustration, un ajustement, puis une intégration ou adaptation. Cette séquence n’est pas un calendrier obligatoire : la crise peut survenir tôt, après plusieurs mois ou être masquée par différentes contraintes.
Quels sont les signes d’un choc culturel qui devient préoccupant ?
Une anxiété persistante, une irritabilité constante, des troubles du sommeil, de l’appétit ou de la concentration, une perte d’intérêt, un retrait social ou une consommation accrue d’alcool, de médicaments ou d’autres produits peuvent signaler une souffrance préoccupante.
Pourquoi la langue peut-elle aggraver le sentiment de perte de repères ?
Parler une langue étrangère peut modifier la vitesse de pensée, l’accès à l’humour, la capacité à nuancer une émotion et la manière de défendre ses limites. Une personne peut comprendre les mots sans saisir le sous-texte ou se sentir moins convaincante dans certaines situations.
Quelles sont les stratégies d’acculturation selon John W. Berry ?
Le modèle distingue l’intégration, l’assimilation, la séparation et la marginalisation, selon le maintien du lien avec la culture d’origine et le contact avec la culture d’accueil. Ces stratégies décrivent des positions possibles et ne constituent pas des diagnostics.
Qu’est-ce que le choc culturel inversé ?
Le choc culturel inversé survient lors de la réintégration dans le pays d’origine. Il peut être difficile à reconnaître, car l’entourage s’attend à ce que la personne retrouve naturellement sa langue, ses habitudes et ses relations, alors qu’elle a changé.
Une psychothérapie bilingue est-elle toujours préférable pour un expatrié ?
Elle peut être pertinente lorsque la langue constitue une partie importante de la souffrance, mais elle ne garantit pas automatiquement une meilleure thérapie. La compétence clinique reste première, et le partage d’une langue ou d’une origine ne suffit pas à créer une alliance thérapeutique.

Alban Pelloutier