Alban Pelloutier, Psychologue clinicien et superviseur
21 août 2026 · 20 min de lecture
Relation multiple en thérapie : leçons d'un cas clinique
Dans sa pratique libérale, un psychologue peut être confronté à une situation de relation multiple sans l’avoir anticipée.

Relation multiple en thérapie: quand le cadre craque
Le phénomène est difficile à quantifier, mais il est bien connu des praticiens: un patient croisé au marché, un ami proche qui demande un suivi pour son conjoint, un collègue qui sollicite une thérapie alors que l’on partage le même bureau plusieurs jours par semaine. La relation multiple n’est pas une exception réservée à quelques situations extrêmes. Elle surgit dès qu’un lien professionnel se superpose à une relation sociale, familiale, pédagogique ou hiérarchique.
Elle est particulièrement difficile à penser parce qu’elle ne prend pas toujours la forme d’un acte clairement identifiable. Il n’y a pas nécessairement de transgression manifeste, ni de décision prise en pleine conscience de ses conséquences. Le plus souvent, le cadre se déplace par petites touches, au nom de l’urgence, de la proximité ou de la bienveillance. Et la manière dont le psychologue répond à ces déplacements en dit long sur sa formation, son éthique et son rapport au pouvoir.
Le Code de déontologie des psychologues, dans sa version consolidée signée en 2021 par plusieurs organisations professionnelles réunies au sein du CERéDéPsy, invite le praticien à éviter les situations de positions multiples ou de conflits d’intérêts susceptibles de nuire à la relation professionnelle. La formulation est claire. Son application, elle, ne l’est jamais complètement.
La mécanique des relations multiples: au-delà de l’interdit
Commençons par dissiper un malentendu. La relation multiple n’est pas synonyme de faute professionnelle. Elle désigne une situation dans laquelle le psychologue entretient avec son patient un lien qui dépasse — ou chevauche — le cadre strictement thérapeutique. Être à la fois thérapeute et enseignant du patient. Superviser un collègue que l’on reçoit aussi en thérapie. Accompagner un ami d’enfance dans un moment de crise parce que le praticien est perçu comme la personne la plus accessible ou la plus digne de confiance.
Ces situations peuvent se présenter dans n’importe quelle pratique, mais elles sont particulièrement difficiles à éviter dans les communautés restreintes, les milieux ruraux ou les réseaux professionnels fermés. Un psychologue installé dans une ville de taille moyenne ne peut pas prétendre à l’étanchéité absolue de son cadre. Il connaît parfois ses patients avant qu’ils ne franchissent la porte du cabinet. Il les recroisera à la sortie de l’école de leurs enfants, au conseil municipal, dans une association, à la boulangerie ou lors d’un événement professionnel.
La question n’est donc pas seulement de savoir si le thérapeute a choisi cette proximité. Il faut aussi examiner ce qu’elle produit dans la relation, ce qu’elle modifie dans les attentes du patient et ce qu’elle oblige le professionnel à gérer en dehors de la séance.
La relation multiple n’est pas un accident du cadre. C’est un révélateur de ce que le cadre est réellement capable de contenir — et de ce qu’il ne peut pas.
Le véritable enjeu n’est pas d’interdire toute forme de lien — ce serait à la fois absurde et inapplicable — mais de comprendre la mécanique psychique à l’œuvre. Quand un même individu occupe deux positions dans la vie psychique d’une autre personne, cela crée une superposition des repères. Le patient ne peut plus investir le thérapeute uniquement à partir de la relation clinique: le thérapeute est aussi un ami, un collègue, un voisin, un superviseur ou un parent d’élève.
Cette superposition peut être pensée comme une forme de clivage du transfert. Le patient ne projette plus librement sur une figure thérapeutique relativement séparée du reste de sa vie, parce que cette figure est immédiatement rattachée à une autre réalité relationnelle. Ce qui se dit en séance peut alors être entendu à travers ce qui s’est passé ailleurs. Un silence dans la salle d’attente, une rencontre dans la rue ou une remarque faite dans un cadre social peuvent prendre une importance disproportionnée.
Ce n’est pas d’abord une question morale. C’est une question technique. Le cadre thérapeutique n’est pas un protocole de politesse: c’est l’instrument de travail lui-même. Quand il se dilue, c’est l’outil qui s’émousse. Le patient peut hésiter davantage à parler, chercher à protéger le thérapeute, craindre que certaines informations circulent ou, au contraire, attendre de lui une disponibilité et une loyauté qui ne relèvent plus du soin.
La double relation en psychothérapie devient ainsi problématique lorsque les deux positions ne peuvent plus être distinguées, ou lorsque l’une d’elles prend le dessus sur l’autre. Un patient peut parfaitement croiser son psychologue dans la vie courante sans que cela constitue une relation multiple au sens strict. Ce qui compte, c’est la façon dont chacun traite cette rencontre et la manière dont le cadre est repris lorsqu’elle a des effets sur la thérapie.
Le cadre déontologique français: une boussole pour le praticien
Le Code de déontologie des psychologues français ne fait pas nécessairement de la « relation multiple » une catégorie technique autonome. Il évoque plutôt les positions multiples et les conflits d’intérêts. La nuance est importante: ce qui est visé, ce n’est pas l’existence d’un lien en soi, mais le risque que ce lien compromette la qualité de la relation professionnelle, l’impartialité du praticien ou la protection du patient.
Le psychologue doit donc se demander ce que la situation rend possible, mais aussi ce qu’elle rend impossible. Peut-il encore accueillir la parole du patient sans tenir compte de sa propre position sociale? Le patient peut-il exprimer un désaccord, une colère ou un reproche sans craindre une conséquence dans l’autre relation? Le thérapeute est-il en mesure de mettre fin au suivi si nécessaire sans mettre en péril un lien personnel, professionnel ou institutionnel?
Le texte déontologique rappelle notamment que le praticien s’interdit d’engager une psychothérapie avec des personnes intimement liées entre elles, à l’exception des cadres spécifiques de thérapie de couple ou de thérapie familiale systémique. Cette exception n’en est pas vraiment une: elle reconnaît que certains dispositifs thérapeutiques sont conçus dès le départ pour travailler avec des liens relationnels préexistants, à condition que le cadre soit explicite et adapté.
Dans la pratique, plusieurs principes doivent rester présents à l’esprit.
1. L’obligation d’impartialité. Lorsqu’un psychologue intervient auprès de plusieurs personnes susceptibles de présenter des intérêts divergents, il doit rappeler la nature de sa position. Il ne peut pas devenir l’allié secret de l’un contre l’autre, ni laisser croire que les informations confiées dans un cadre seront utilisées dans un autre. Si la situation devient inconciliable, il doit interrompre la relation professionnelle ou réorganiser le dispositif. Ce n’est pas une simple préférence personnelle: c’est une exigence de protection du cadre.
2. La transparence préalable. Le patient doit être informé, dès le début, de la nature exacte du dispositif. Si un lien préexistant existe, il doit être nommé et discuté. L’omission n’est pas neutre. Elle peut laisser le patient découvrir progressivement qu’il n’occupe pas une place unique dans la relation avec le psychologue, alors même qu’il pensait pouvoir parler dans un espace séparé.
3. La hiérarchie des positions. Un psychologue qui supervise un collègue ne peut pas, dans le même temps et sans distinction claire, être son thérapeute. Les enjeux de pouvoir, d’évaluation et de vulnérabilité sont trop imbriqués pour que la séparation soit tenable. La personne supervisée doit pouvoir exposer ses difficultés professionnelles sans craindre qu’elles soient réinterprétées dans une thérapie ou qu’elles influencent une appréciation de ses compétences.
4. Le droit de refus et d’orientation. Le praticien peut, et parfois doit, refuser un suivi lorsque la relation multiple compromet le cadre. Orienter vers un confrère n’est pas un échec. C’est un acte clinique responsable, qui suppose d’accepter que la disponibilité du psychologue ne suffit pas à rendre une prise en charge pertinente.
5. La traçabilité de la réflexion. Une situation délicate ne se résout pas seulement dans l’intuition du praticien. Il est utile de pouvoir reprendre les éléments de la décision: quelles relations préexistent, quels intérêts divergent, quelles informations circulent, quelles alternatives ont été envisagées et pourquoi le dispositif a été maintenu ou interrompu. Cette formalisation n’a pas pour but de transformer la clinique en procédure administrative. Elle aide à ne pas réécrire la décision après coup.
Le cadre déontologique ne protège pas le psychologue de l’inconfort. Il protège le patient de ce que l’inconfort du psychologue pourrait produire s’il n’était pas contenu.
Ce qui frappe, lorsqu’on supervise des praticiens en début de carrière, c’est la fréquence avec laquelle ces principes sont connus mais non intégrés. On les a lus. On ne les a pas encore pensés dans la chair de sa propre pratique. La différence est considérable. Connaître l’interdit ne suffit pas à repérer le moment où l’on commence à le contourner au nom d’une bonne intention.
Quand la frontière devient poreuse: anatomie d’un glissement
Prenons une situation clinique que l’on peut rencontrer en supervision. Un psychologue exerce en libéral dans une ville moyenne. Un de ses patients, suivi depuis plusieurs mois pour un trouble anxieux, lui apprend en séance que son fils fréquente le même club de sport que l’enfant du thérapeute. Le patient évoque la possibilité qu’ils se croisent un jour dans ce cadre.
Que se passe-t-il à cet instant dans la séance? Plusieurs niveaux se superposent.
Au niveau du transfert, le patient peut tester la solidité du cadre. Il vérifie si le thérapeute va se dérober, se raidir ou accueillir l’information sans panique. Il peut aussi chercher à savoir si la relation thérapeutique restera protégée lorsque les deux personnes se retrouveront dans un espace social. La réponse du thérapeute va contribuer à orienter la qualité de l’alliance pour les mois à venir.
Au niveau contre-transférentiel, le thérapeute peut éprouver un malaise diffus. L’idée de croiser son patient dans un espace non thérapeutique, de devoir gérer une interaction sociale ordinaire avec quelqu’un qui lui a confié ses angoisses les plus intimes, provoque un tiraillement. Faut-il le saluer? Faire comme si on ne l’avait pas vu? Engager la conversation? Chaque option peut sembler chargée d’une signification particulière.
Au niveau déontologique, la situation reste toutefois distincte d’une relation multiple constituée. Croiser un patient dans la vie courante n’est pas entretenir un double lien. C’est une réalité de l’exercice. Le thérapeute peut poser en séance quelques repères simples: chacun reste libre de saluer ou non l’autre, aucune information concernant la thérapie ne sera évoquée dans le lieu public, et le patient n’a pas à se comporter comme s’il devait protéger le thérapeute.
Le problème commence si le praticien, par malaise, modifie progressivement toute sa vie sociale, évite certains espaces publics ou se comporte avec le patient comme s’il existait entre eux une obligation de discrétion réciproque qui n’aurait jamais été discutée. Le patient peut alors sentir que la rencontre extérieure a changé quelque chose dans la relation. Ce n’est pas forcément la rencontre qui fragilise le cadre, mais la façon dont elle est absorbée — ou non — par le travail clinique.
Le glissement vers la relation multiple problématique est rarement spectaculaire. Il ne se manifeste pas nécessairement par un acte frontal. Il se produit par accumulation de micro-ajustements:
- Le thérapeute accepte de recevoir un ami proche pour une seule séance « en urgence », puis le suivi se prolonge parce que la situation reste difficile.
- Le superviseur glisse peu à peu vers un rôle de confident, au lieu de maintenir une position de tiers réflexif.
- Le praticien accompagne un collègue en difficulté parce qu’il connaît son histoire et estime pouvoir lui être utile, alors qu’il existe entre eux une relation professionnelle ou hiérarchique.
- Le psychologue répond à des messages en dehors des horaires prévus, d’abord pour rassurer, puis parce que le patient en vient à attendre une disponibilité constante.
- Une rencontre fortuite dans un espace social donne lieu à des échanges personnels qui ne sont jamais repris en séance.
- Le thérapeute accepte une invitation, un service ou un avantage matériel en pensant qu’il s’agit d’un geste sans conséquence, alors que le patient peut l’interpréter comme le signe d’une relation particulière.
Chacun de ces glissements repose sur une rationalisation: l’urgence, la bienveillance, la proximité, le pragmatisme. Aucun ne suffit à établir, à lui seul, une faute. Mais chacun mérite d’être interrogé, car l’intention du praticien ne détermine pas à elle seule l’effet produit sur le patient.
Une question est souvent utile: si la situation était connue par un tiers extérieur au cabinet, pourrait-on expliquer clairement la décision, le cadre et les limites posées? Si la réponse est difficile, ce n’est pas une preuve automatique de transgression. C’est en revanche un signal invitant à reprendre la situation en supervision.
La gestion des intérêts divergents: le cas spécifique de la thérapie systémique
La thérapie familiale et la thérapie de couple occupent une position singulière dans le paysage des relations multiples. Elles travaillent avec la multiplicité des liens: c’est leur objet même. Mais cette spécificité ne les exempte pas des exigences éthiques. Elle les redouble.
Quand un thérapeute systémique reçoit une famille, il est confronté à des intérêts divergents structurels: le besoin de l’adolescent de s’autonomiser, le besoin des parents de maintenir un lien, le besoin du conjoint d’être entendu dans sa souffrance propre. Le thérapeute doit naviguer entre ces positions sans en privilégier aucune, tout en maintenant une alliance de travail avec l’ensemble du système.
La neutralité, dans ce contexte, ne signifie pas que le psychologue serait indifférent à la souffrance de chacun. Elle ne signifie pas non plus qu’il distribuerait mécaniquement le même temps de parole à tous. Elle désigne plutôt une vigilance constante à l’égard des alliances implicites et des effets de pouvoir. Le thérapeute doit pouvoir reconnaître la vulnérabilité d’un membre sans se transformer en représentant de sa cause contre les autres.
Le Code de déontologie rappelle à ce titre l’obligation d’impartialité. En pratique, cela signifie que le thérapeute familial ne peut pas devenir l’allié secret de l’un des membres au détriment des autres. Il ne peut pas non plus accepter de recevoir individuellement un membre de la famille qu’il accompagne en thérapie familiale sans avoir défini les conséquences de ce choix pour l’ensemble du dispositif.
| Situation | Cadre envisageable | Risque déontologique |
|---|---|---|
| Thérapie de couple et séances individuelles ponctuelles | Possible si le dispositif est annoncé, compris par les deux partenaires et limité dans son objectif | Glissement vers un alignement avec l’un des partenaires ou circulation incontrôlée des informations |
| Thérapie familiale et suivi individuel d’un membre | Possible dans certains modèles systémiques, si les règles sont posées dès le départ | Confusion des cadres, perte de lisibilité de la position du thérapeute et difficulté à préserver l’impartialité |
| Supervision et thérapie du même praticien | À éviter en raison de la superposition des fonctions | Conflit d’intérêts structurel, enjeux de pouvoir et impossibilité de contenir pleinement les informations |
| Suivi thérapeutique d’un ami proche | Déconseillé et à refuser lorsque la proximité empêche une position clinique suffisamment distincte | Transfert biaisé, attentes implicites, difficulté à interrompre le suivi ou à interpréter certains éléments |
| Intervention auprès de deux personnes en conflit | Envisageable seulement avec un cadre explicite et une position clairement définie | Utilisation d’informations confidentielles, sentiment de trahison ou accusation de partialité |
Ce tableau ne prétend pas couvrir toutes les configurations possibles. Il illustre un principe: plus les positions se chevauchent, plus le risque est élevé, et plus le cadre doit être explicite, documenté et discuté en supervision.
Dans une thérapie de couple, il faut notamment préciser qui est le patient ou, plus exactement, quelle est l’unité de travail. Le couple constitue-t-il le sujet du dispositif? Les séances individuelles sont-elles possibles? Que devient une information confiée par l’un des partenaires et dont la révélation pourrait modifier profondément la thérapie? Le thérapeute doit-il annoncer dès le départ qu’il ne conservera pas certains secrets individuels s’ils ont une incidence directe sur le travail commun?
Il n’existe pas de réponse universelle à toutes ces questions. Il existe en revanche une obligation de ne pas les laisser dans le flou. Ce qui n’est pas défini au début du suivi risque d’être décidé sous la pression d’un événement, au moment où les intérêts divergents sont déjà actifs.
Le secret professionnel partagé: conditions et limites éthiques
La relation multiple ne concerne pas seulement le lien entre thérapeute et patient. Elle touche aussi la circulation de l’information entre professionnels. Le secret professionnel partagé est un outil indispensable en équipe pluridisciplinaire, en réseau de soins ou dans certaines formes de supervision. Mais il n’est pas une autorisation générale de parler du patient à d’autres praticiens.
Pour que le partage soit éthiquement défendable, plusieurs conditions doivent être réunies:
1. L’information préalable du patient. Le patient doit savoir que certaines informations pourront être partagées, avec qui et dans quel cadre. Cette information doit être compréhensible. Une formule générale sur le travail en équipe ne suffit pas toujours à rendre concret ce qui pourra être transmis.
2. L’accord du patient. L’accord doit être éclairé et libre. Un consentement obtenu sous la pression du dispositif — par exemple lorsque le patient pense qu’il n’a pas d’autre choix pour accéder aux soins — mérite d’être interrogé. Le refus doit pouvoir être exprimé sans que le patient soit immédiatement considéré comme difficile ou non coopérant.
3. La limitation aux informations indispensables. On ne partage pas tout. On transmet ce qui est nécessaire à la coordination des soins ou à la mission concernée. Les détails intimes qui n’éclairent pas la situation clinique n’ont pas à circuler par simple commodité professionnelle.
4. L’échange avec des personnes soumises au secret professionnel. Le partage doit se faire avec des interlocuteurs concernés par la même mission et eux-mêmes tenus à la confidentialité. Une discussion informelle entre praticiens, dans un lieu public ou sur un groupe de messagerie non sécurisé, ne devient pas légitime parce qu’elle concerne un patient commun.
5. La distinction entre supervision et coordination des soins. Une supervision n’est pas un espace où l’on transmettrait librement l’ensemble du dossier. Le matériel clinique doit être choisi, anonymisé autant que possible et utilisé pour penser la pratique du professionnel, non pour exposer inutilement la vie du patient.
Le secret professionnel n’est pas un obstacle à la collaboration. C’est la condition de la confiance du patient — sans laquelle il n’y a pas de soin possible.
Quand un psychologue se trouve dans une situation de relation multiple — par exemple lorsqu’il supervise un collègue qui reçoit un patient qu’il connaît personnellement — la gestion du secret professionnel devient un exercice particulièrement délicat. Il ne peut pas utiliser les informations obtenues dans un cadre pour influencer l’autre. Il ne peut pas non plus faire comme si les deux cadres n’interagissaient pas.
La seule position tenable consiste à reconnaître cette interférence, à en mesurer les effets et à définir ce qui peut ou non être partagé. Le psychologue doit se demander s’il est encore la bonne personne pour occuper chacune de ces places. Parfois, l’orientation du patient ou la réorganisation de la supervision est préférable à une tentative de maintien à tout prix.
Cette question concerne aussi les cabinets de groupe et les structures bilingues ou interculturelles. Le fait de travailler dans une même équipe, de parler plusieurs langues avec les patients ou de partager certains outils ne supprime pas les frontières professionnelles. Au contraire, la proximité entre praticiens peut faciliter les échanges informels et rendre plus nécessaire la clarification des règles: qui sait quoi, dans quelle langue l’information a été recueillie, pour quelle mission elle est transmise et à qui revient la responsabilité clinique?
C’est ici que la supervision de la supervision prend tout son sens. Un praticien qui supervise d’autres praticiens a besoin, lui aussi, d’un espace tiers où penser ses propres impasses. La relation multiple n’épargne personne — pas même ceux qui sont censés aider les autres à la gérer.
Ce que la pratique impose d’accepter
Nous ne supprimerons pas les relations multiples de l’exercice clinique. Elles font partie du tissu social dans lequel nous exerçons, et prétendre le contraire serait une forme de déni professionnel. La question n’est pas de construire une séparation parfaite entre le cabinet et la vie ordinaire. Elle est de savoir quelles limites sont nécessaires pour que la relation thérapeutique reste un espace de travail identifiable et protecteur.
Cela suppose d’abord d’intégrer la déontologie comme une compétence clinique et non comme un catalogue de règles à cocher. Connaître le Code ne suffit pas. Savoir l’appliquer dans l’urgence d’une situation floue, avec un patient en souffrance en face de soi, exige un entraînement que la supervision régulière peut soutenir. Il faut apprendre à repérer le moment où une décision apparemment généreuse répond aussi au besoin du thérapeute d’être utile, reconnu ou indispensable.
Il faut ensuite accepter que le cadre n’est pas un mur. C’est une membrane. Elle filtre, elle protège, mais elle laisse passer certains éléments — et c’est normal. Un thérapeute qui croise son patient au supermarché ne viole pas le cadre. Un thérapeute qui commence à dîner régulièrement avec son patient et à lui rendre des services personnels crée une autre configuration. La différence ne tient pas seulement à l’espace physique. Elle se joue dans la nature de l’échange, la réciprocité implicite, la place du désir du praticien et la possibilité, pour le patient, de rester libre.
Enfin, il faut nommer l’inconfort. Le malaise que nous ressentons face à une situation de relation multiple n’est pas un signe de faiblesse. C’est un signal clinique. Il indique que le cadre est mis à l’épreuve et qu’il faut y réfléchir — seul, en supervision ou avec le patient lui-même si la situation l’exige.
Une décision éthique n’est pas toujours celle qui évite toute gêne immédiate. Refuser un suivi peut décevoir. Interrompre une prise en charge peut susciter de la colère. Reprendre explicitement les règles du secret peut donner au patient le sentiment que la relation devient plus formelle. Pourtant, cette frustration ponctuelle peut être le prix d’une relation plus honnête et plus protectrice.
La version consolidée du Code de déontologie des psychologues, signée en 2021, offre une boussole solide. Mais aucun texte ne remplacera le jugement clinique. C’est à nous, praticiens, de porter ce jugement avec lucidité, rigueur et l’humilité de reconnaître que certaines situations n’ont pas de solution parfaite. Il faut parfois choisir entre plusieurs options imparfaites, en privilégiant celle qui préserve le mieux l’autonomie du patient, la confidentialité de sa parole et la clarté de la posture thérapeutique.