Alban Pelloutier, Psychologue clinicien et superviseur
21 août 2026 · 10 min de lecture
Transfert en thérapie : pourquoi je le défends
Le transfert est sans doute le concept le plus mal compris par le grand public, et l'un des plus maltraités par les approximations du développement personnel.

Transfert en thérapie: pourquoi je le défends
Vous venez consulter parce que vous souffrez, et dès les premières séances, quelque chose se met en place que vous ne maîtrisez pas: vous attendez de votre thérapeute bien plus qu'une écoute attentive. Vous attendez qu'il comprenne, qu'il devine, qu'il vous sauve peut-être. Et si ce zèle initial se heurte à la réalité du cadre — la ponctualité, le prix, le silence de l'analyste — un sentiment d'injustice, voire de trahison, peut émerger. Ce n'est pas un échec de la thérapie. C'est son matériau de travail.
Cette attente disproportionnée, ce décalage systématique entre ce que le thérapeute offre réellement et ce que vous projetez sur lui, porte un nom clinique précis: le transfert. Longtemps réduit à une « projection » vague dans le langage courant, il constitue en réalité le levier central de la cure analytique, dès lors qu'on accepte de le manier plutôt que de le contourner.
L'Übertragung: au-delà du simple déplacement affectif
Le mot est allemand: Übertragung, qui signifie littéralement « transport » ou « déplacement » de charges affectives. C'est dans les premières élaborations de Sigmund Freud, entre 1895 et 1905, que le concept acquiert sa portée clinique, avant d'être formalisé dans un texte fondateur de 1912 consacré à la dynamique du transfert. Le phénomène décrit est le suivant: des sentiments, des conflits et des désirs qui appartiennent à l'histoire infantile du patient — dirigés originellement vers les figures parentales — sont réactualisés et rejoués dans la relation au thérapeute, sans que le sujet en ait clairement conscience.
Trois points méritent d'être soulignés d'emblée, parce qu'ils contredisent frontalement les idées reçues.
- Le transfert n'est pas une erreur de jugement. C'est un phénomène spontané, structurel, qui advient dès qu'un lien de dépendance affective se noue dans un cadre suffisamment contenant.
- Le transfert ne se limite pas à la psychanalyse. Il se manifeste dans toute relation de soin suffisamment investie. Mais l'approche analytique en fait un objet d'analyse explicite, là où d'autres cadres préfèrent le tenir à distance.
- Le transfert n'est pas réductible à l'amour ou à la haine. Il est la mise en scène d'un ancien schéma relationnel dans un contexte nouveau.
Le transfert n'est pas un bug du dispositif thérapeutique. C'est le dispositif lui-même.
Cette dernière précision est décisive: vous ne « tombez » pas amoureux de votre thérapeute par faiblesse ou par confusion. Vous rejouez avec lui une scène ancienne, généralement non élaborée, dont la cure doit permettre la reprise. Le thérapeute n'est qu'un prétexte. Il est aussi un lieu.
Le thérapeute comme « sujet supposé savoir »: enjeux de la position clinique
Pour comprendre pourquoi le transfert s'installe avec une telle force dans le cadre analytique, il faut évoquer un concept que Jacques Lacan a formalisé et qui a profondément modifié la compréhension du lien thérapeutique: le « sujet supposé savoir ».
Ce que cette expression désigne est à la fois simple et redoutable dans ses implications. Vous arrivez en consultation avec une certitude intime: quelqu'un, quelque part, détient le savoir sur ce qui vous arrive. Vous ne savez pas encore que ce savoir est en vous. Vous supposez qu'il est chez l'autre. Le thérapeute, de par sa place dans le dispositif — un fauteuil, une fréquence régulière, une parole qui vous est restituée sous une forme transformée —, occupe précisément cette fonction.
Cette position n'a rien de magique. Elle est structurelle. Mais elle impose au clinicien une discipline rigoureuse: ne pas s'identifier à la toute-puissance que le patient lui prête. Le thérapeute qui se prend au sérieux de « savoir » ce qu'il y a faire bascule dans une posture de gourou. Celui qui refuse radicalement toute attribution de savoir peut paralyser le travail. La juste position consiste à laisser le patient projeter ce savoir, sans ni le revendiquer, ni le disqualifier.
| Position du thérapeute | Effet clinique observé | Risque dominant |
|---|---|---|
| Endosser activement la posture de sachant | Renforcement du transfert positif, sentiment d'être compris | Dépendance, arrêt de l'élaboration |
| Refuser toute attribution de savoir | Blocage du transfert, désinvestissement | Thérapie sans levier, désertion précoce |
| Laisser advenir la projection sans s'y reconnaître | Transfert utilisable comme matériau | Demande une supervision solide et constante |
La troisième posture est la seule viable sur la durée. Elle suppose que le clinicien accepte d'être le support provisoire d'un fantasme, sans en devenir l'objet. C'est une posture inconfortable, parfois épuisante, mais c'est la seule qui laisse au patient la possibilité de se réapproprier ce qu'il a projeté.
De la répétition à l'élaboration: transformer le transfert en acte thérapeutique
Le transfert, pris isolément, n'est qu'une répétition. Un patient rejoue avec son analyste ce qu'il a vécu avec son père, sa mère, un ancien conjoint, un employeur tyrannique. Sans intervention, cette répétition s'épuise dans l'acte: il quitte la thérapie après quelques séances, il idéalise puis déteste, il teste, il provoque, il met en échec le dispositif. Le moteur de la cure analytique consiste précisément à transformer cette répétition agie en prise de conscience élaborative.
Concrètement, cela signifie qu'un événement affectif surgissant dans le cadre de la séance n'est pas traité comme un incident à gérer, mais comme un fragment de l'histoire du patient à décrypter. Si vous vous mettez en colère contre votre thérapeute parce qu'il a déplacé un rendez-vous, la question clinique n'est pas « pourquoi êtes-vous en colère contre lui ». Elle est: à qui, dans votre histoire, cette colère est-elle réellement adressée? Et pourquoi revient-elle maintenant, dans ce cadre précis, avec cette intensité précise?
Cette inversion du regard est l'acte analytique fondamental. Elle ne consiste pas à intellectualiser le sentiment, à le dissoudre dans une interprétation précoce. Elle consiste à le maintenir vivant dans le transfert, tout en permettant au patient d'en reconnaître l'origine. C'est un travail de haute précision, qui exige du clinicien qu'il ne cède ni à la tentation de rassurer (« vous avez raison d'être en colère »), ni à celle d'expliquer trop vite (« c'est probablement lié à votre mère »). L'un et l'autre clôturent le processus avant qu'il n'ait porté ses fruits.
Répéter n'est pas élaborer. La cure commence quand la répétition devient pensable.
C'est précisément ce passage de la répétition à la pensée qui constitue, à mes yeux, la finalité clinique d'une psychothérapie analytique. Tout le reste — l'alliance, le cadre, la fréquence — n'est que l'architecture qui rend ce passage possible.
Nuances cliniques: naviguer entre transfert positif, négatif et érotisé
Tous les transferts ne se ressemblent pas, et leur maniement diffère sensiblement. Une distinction classique, héritée de la tradition freudienne, distingue trois formes principales, que nous, cliniciens, devons apprendre à reconnaître sans confondre leurs registres.
Le transfert positif recouvre les sentiments d'attachement, de confiance, d'idéalisation. Il est souvent gratifiant pour le thérapeute — et c'est précisément là que le piège se referme. Un transfert positif non questionné installe une dépendance qui peut sembler utile, mais qui entrave la capacité du patient à se séparer du cadre. Il faut pouvoir accueillir cette idéalisation sans s'y installer, et amener le patient à reconnaître ce qu'il met dans la relation plutôt que ce qu'elle lui rend objectivement.
Le transfert négatif recouvre les résistances, l'hostilité, le sentiment diffus que le thérapeute est incompétent, froid, voire malveillant. C'est une matière clinique souvent plus difficile à supporter pour le clinicien, et pourtant plus précieuse encore. Une hostilité transférentielle qui peut être nommée, pensée, élucidée, ouvre un accès direct aux conflits les plus refoulés du patient. La formation du clinicien inclut d'apprendre à ne pas fuir cette hostilité, ni à la prendre pour elle-même.
Le transfert érotisé ou amoureux est le plus délicat, parce qu'il convoque la dimension la plus intime du sujet et confronte le thérapeute à ses propres limites déontologiques. Il ne s'agit ni d'un « coup de foudre » authentique, ni d'une manipulation consciente. C'est la mise en scène d'un désir ancien, souvent infantile, qui trouve dans la neutralité du cadre analytique un terrain paradoxalement favorable à son émergence. Le maniement de ce transfert exige du clinicien une rigueur absolue: pas de réponse en miroir, pas d'exploitation, pas de fuite, mais une élaboration patiente de ce que ce désir rejoue. La supervision est ici non pas optionnelle, mais constitutive de la pratique.
Trois formes, un même principe: aucune ne doit être traitée comme un obstacle à contourner. Chacune est un fragment de l'histoire du patient qui demande à être repris, pensé, mis au travail.
La gestion du contre-transfert: l'indispensable miroir du praticien
Si le transfert est le levier central de la cure, le contre-transfert en est la condition de possibilité technique. Le terme désigne l'ensemble des réactions affectives et inconscientes du thérapeute en réponse au transfert de son patient. Il ne se limite pas aux sentiments positifs ou négatifs que le praticien peut ressentir. Il inclut l'ennui, l'agacement, la somnolence, le désir de plaire, la peur d'être jugé, l'envie de fuir la séance — toute la gamme des affects que le travail clinique mobilise chez celui qui écoute.
Trop longtemps considéré comme un défaut à corriger, le contre-transfert est aujourd'hui reconnu comme un instrument de diagnostic et de régulation. Si vous ressentez un malaise récurrent dans votre travail avec un patient, ce malaise est une information clinique. Il signale quelque chose qui se passe dans le transfert, souvent à un niveau que le patient lui-même ne formule pas encore verbalement.
Mais cette utilisation du contre-transfert suppose un cadre précis. Elle exige que le clinicien accepte de se laisser traverser par ses propres affects sans agir dessus dans la séance, et qu'il dispose d'un espace tiers pour les élaborer. C'est le rôle de la supervision. Tout praticien qui travaille seul, sans regard extérieur sur sa pratique, s'expose à deux risques symétriques: soit rigidifier sa position pour ne rien ressentir, soit s'engouffrer dans ses propres réponses affectives au détriment du travail du patient.
La supervision n'est pas un aveu de faiblesse. C'est l'instrument de garantie minimal que le clinicien doit à son patient. Sans elle, le contre-transfert devient un bruit qui parasite la cure. Avec elle, il devient un signal exploitable, une boussole qui permet de maintenir le cap dans des zones où le patient lui-même ne sait plus où il en est.
Pourquoi je défends le transfert
Je défends le transfert en thérapie, parce que sa mise au travail est ce qui distingue une psychothérapie sérieuse d'un accompagnement bienveillant mais sans prise structurelle. Vous pouvez être écouté pendant des années sans que rien ne change. Vous pouvez être rassuré, contenu, validé, recentré. Mais tant que la scène transférentielle n'est pas reconnue, nommée et élaborée, vous restez prisonnier de la répétition.
Cette défense n'est pas un plaidoyer théorique. C'est une position clinique forgée par des années de cabinet, par la lecture attentive de cas, par la supervision de confrères et par l'écoute de patients qui arrivent en disant « on ne m'a pas compris » et qui, en réalité, n'ont pas été interrompus dans leur attente transférentielle. Quand un patient vous reproche quelque chose d'injuste, quelque chose de manifestement disproportionné au regard de ce qui s'est réellement passé dans la séance, ce n'est pas un échec de la relation thérapeutique. C'est souvent le premier moment où quelque chose peut vraiment commencer.
Le transfert reste, malgré la banalisation de la psychologie sur les réseaux sociaux et la prolifération des offres de développement personnel, ce qui rend une cure analytique irréductible à une conversation aidante. À condition d'accepter de le manier plutôt que de le fuir. À condition d'accepter, aussi, d'être soi-même travaillé par ce que le patient y dépose. C'est à ce prix que la relation thérapeutique cesse d'être un miroir plat pour devenir un dispositif de transformation.